@ Brest

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Monique Argoualc’h enseigner en dispositif relais, présentation du TedX de St Brieuc

Un retour sur plus de 10 ans de pratique comme enseignante en classe relais à Brest pour préparer une conférence TEDX à Saint Brieuc.

Je suis enseignante et je crois en l’école. Pour moi le rôle d’un-e enseignant-e est d’amener ses élèves là où ils-elles n’iraient pas seul-e-s. Je vais vous parler de rencontres improbables.

Je suis enseignante en classe relais ou dispositif relais depuis 2002. Les classes ou dispositifs relais, 300 en France, sont des structures intégrées dans des collèges qui accompagnent des collégiens et des collégiennes en décrochage scolaire : déscolarisation, absentéisme, comportement perturbateur provocation, démotivation, grande passivité …. Je travaille donc avec des collégien-ne-s qui sont en difficulté dans le collège et qui mettent le collège, l’Institution en difficulté.

Les élèves qui sont accueilli-e-s ont entre 11 et 16 ans (de la 6ème à la 3ème).
Le temps d’accueil d’un-e élève varie selon les situations, les besoins, 2, 3, 6 mois mais ce temps d’accueil ne peut excéder une année afin de ne pas devenir un palier d’orientation. Il y a donc des entrées et des sorties possibles chaque mois.

Sur Brest, où deux classes relais accueillent des élèves de différents collèges nous avons choisi de fonctionner en temps partagé : les élèves restent inscrit-e-s dans leurs collèges de rattachement, viennent 2 ou 3 demi-journées sur le dispositif et le reste du temps ils-elles sont dans leurs classes et continuent à suivre des cours. Ce choix d’organisation évite la rupture avec le collège ordinaire « la normalité », et permet de fonctionner dans le dispositif avec des petits groupes de 4 à 5 élèves en accueil simultané. Sur une semaine je peux accompagner une douzaine d’élèves, et sur l’année entre 20 et 25.
La mission des classes relais est de remobiliser et de resocialiser les élèves pour les apprentissages en visant un retour durable dans un système de formation ordinaire.

Quand un accompagnement Dispositif Relais est proposé, lors du 1er entretien, je demande à l’élève qui est souvent accompagné-e par un de ses parents de dérouler son parcours scolaire. Memphis, à ma question où étais-tu en maternelle, il me donne le nom de l’école ..., j’en demande plus, as-tu des souvenirs de la petite section, moyenne section …. des bons ou des mauvais souvenirs, il me dit j’étais nul, et rien de plus ne vient. On continue sur l’école primaire je décline les classes, rien sauf au final j’étais nul et pour le collège, là il a ajouté encore plus nul.

Ces élèves qui nous arrivent ont tous-toutes des histoires de vie singulières, des profils différents, les causes sont diverses toujours multiples, mais quasiment tous-toutes ont une image très dégradée, négative d’eux-mêmes.
Ils-elles ne sentent pas capables de construire et si on ne sent pas capable de construire d’apprendre, autant fuir ou refuser rejeter ou se replier sur soi.

Que faire, comment faire ?

Je suis prof et reproduire ce qui se passe en classe ne ferait que générer les mêmes effets et donc ancrer les difficultés. Je suis cependant prof et je vise les mêmes objectifs soit favoriser l’acquisition du socle commun avec des exigences.

Deux réflexions et trois constats m’ont amenée à mettre en œuvre dès 2003, ma 2ème année dans le Dispositif Relais, le projet que je vais vous présenter.
Les deux réflexions

- 1 La priorité est de redonner à ces jeunes une image positive d’eux-même, la confiance en leurs possibilités pour trouver, retrouver l’envie le plaisir d’apprendre, les aider à oser apprendre. 

- 2 Une conviction est l’importance de proposer des situations complexes (ne pas confondre avec compliquées) même aux élèves en difficultés, car trop simplifier un travail fait privilégier la réalisation au détriment de la compréhension de la réflexion, et amène à la dépendance à l’égard de celui qui sait, à l’égard de l’ « expert » ; cela renforce la passivité et l’attentisme.
Le choix pédagogique que je fais est de proposer aux élèves des tâches complexes, avec le souci de faire pour de vrai pour valoriser l’estime de soi, en fonctionnant en mode projet (concevoir, construire, conduire, évaluer).

Les trois constats

- 1 Les deux publics adolescent-e-s et personnes âgées se côtoient peu ou pas de manière spontanée dans la société, (pas d’endroits, d’opportunités) et la méconnaissance engendre les clichés, la méfiance.

- 2 Les adolescent-e-s, même s’ils-elles sont né-e-s avec Internet, ont certes des habiletés, mais ils-elles font toujours les mêmes choses.

- 3 En 2003, les personnes âgées ne connaissent pas ou peu internet ce qui contribue à leur mise à l’écart des nouveaux modes de communication, et donc de la société. Ma mère m’interpellait sur les 3 w qu’elle voyait fleurir un peu partout et même sur « le journal ».

Du croisement de ces réflexions, et constats, est né le projet

Intergener@tions qui est la rencontre des élèves du Dispositif relais et de personnes âgées autour d’internet. Après une formation à l’utilisation construite, enrichie et réfléchie d’internet et du numérique et une sensibilisation à la posture de formateur-trice, les élèves du Dispositif Relais se rendent une fois par semaine dans une résidence pour personnes âgées pour animer deux ateliers d’une heure pour montrer Internet, initier former aux usages …

Ce projet a tout de suite trouvé un écho très positif auprès de partenaires : le directeur d’une résidence municipale était partant pour l’expérience, l’association Infini proposait une aide pour la formation des élèves et la ville de Brest installait du matériel informatique dans une salle de la résidence.

Par contre ce projet, quand j’en parlais autour de moi, semblait surprendre et j’ai entendu : les ados ne voudront jamais aller dans une résidence de personnes âgées … les personnes âgées ne seront pas intéressées par Internet, il y a d’autres priorités …

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Monique Argouac’h à la rpésentation d’intergénération Résidence Louise Le Roux

En 2003, (2003, vous en étiez où vous avec le numérique ? ) nous mettons en place les premiers ateliers et dès ces premiers ateliers la rencontre pourtant improbable a lieu. Les élèves ont pris leur rôle de formateur-trice très au sérieux, on leur confiait un rôle pour de vrai, on leur reconnaissait donc un savoir. Les personnes âgées, contentes de voir des jeunes qui s’intéressaient à elles, contentes aussi de faire autre chose, de sentir encore capable d’aller vers la nouveauté, et aussi d’être utiles dans l’éducation de ces jeunes qui posent problème ont adhéré.

Au fil des années le projet a évolué avec les usages la technique les outils, près de 300 collégien-ne-s ont été associé-e-s à ce projet pas un-e a refusé de participer et pourtant ils-elles savent refuser. Le fonctionnement est resté le même :

Avant chaque atelier les élèves préparent leurs séances. Ils-Elles recherchent des activités qu’ils-elles pourront proposer, les testent, créent éventuellement des supports, cela les amènent à acquérir de nouvelles compétences numériques, à changer de point de vue en se mettant à la place de : qu’est-ce qui pourraient intéresser les personnes âgées … (utilisation du courrier électronique pour communiquer avec des proches, faire des recherches, écouter de la musique, regarder des vidéos, jouer ...)

Pendant l’atelier qui peut accueillir entre 5 et 15 personnes âgées les 3 ou 4 collégien-ne-s en arrivant saluent chaque personne par une poignée de mains, et ensuite des petits groupes se forment soit par affinité soit un peu au hazard. Les élèves prennent l’atelier en mains et sont force de propositions ou alors les personnes âgées déjà installées les « bombardent » de questions et c’est parti pour une heure.

Steven qui a fait un stage en plomberie a apporté un exemplaire de son rapport de stage pour Jean car avant de partir en stage ils en avaient discuté, Jean dans sa vie professionnelle était dans le bâtiment. Quand Steven m’avait rendu son rapport de stage je lui avais dit mon étonnement quant à l’utilisation d’une taille 36 pour les caractères et là, il m’avait répondu Jean ne voit pas très bien ... Comme il avait prévu un exemplaire pour Jean et bien il avait fait ce choix.

Marie-Louise aime travailler avec Juan, elle est assise dans son fauteuil roulant et lève difficilement la tête pour regarder l’écran. Elle souhaite écrire un courriel à un membre de sa famille, Juan est au clavier, elle dicte et vérifie sur l’écran que Juan a précautionneusement agrandi ce qui est tapé, et épelle au besoin l’orthographe d’un mot. Juan très patient prend le temps, relit son courriel et lui demande vous mettez quoi pour terminer : bisous. Ce même Juan, qui dans son parcours de collégien a été convoqué à plusieurs conseils de discipline, lors du dernier atelier de l’année me demande de partir un peu plus tôt car il souhaite aller acheter une rose pour l’offrir à Marie-Louise ….

A la fin de l’atelier, on entend les personnes âgées remercier les collégiens. Gaétan dit qu’il oublie qu’ils sont vieux et qu’il leur parle presque comme à des potes mais avec le respect quand même.

Pierre plus très autonome a besoin d’aide pour se préparer et notamment mettre ses chaussures mais agacé de devoir attendre l’aide soignante et d’arriver parfois en retard à l’atelier, il a retrouvé un peu d’autonomie pour se préparer seul et arriver à l’heure.

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un portait réalisé l’an passé lors du projet Intergenération

A l’atelier les élèves utilisent aussi des méthodes actives, ils-elles mettent leurs élèves âgé-e-s en situation de production (être acteur pas seulement consommateur), aussi nous avons développé, selon les années, des pratiques de coécriture comme la participation à un collecte de mémoires sur des recettes de santé sur le site collaboratif wiki-brest, ou la création d’un blog bilingue blog@ges : français normalisé et langage SMS. Cette expérience a été assez cocasse car les personnes âgées étaient ravies d’apprendre le SMS pour épater leurs petits enfants, et les élèves du DR utilisaient les compétences de leurs élèves âgé-e-s pour écrire correctement en français normalisé : de réels échanges de compétences.

La résidence accueille aussi un club de retraité-e-s pour diverses activités et on a vu des personnes du club se rapprocher de la salle qui avait le label PAPI (Point d’Accès Public à Internet) et la porte étant toujours ouverte lors de nos ateliers, ces personnes sont entrées sont restées et sont revenues.

L’atelier accueillent donc 3 générations : les très âgées jusqu’à 96 ans, des retraité-e-s plus jeunes et encore autonomes et les collégien-ne-s. Les pratiques ont de ce fait changé, les demandes de formation devenaient plus précises, les collégien-ne-s se sont adapté-e-s et ont été amené-e-s à maîtriser davantage d’usages du numérique ce qui était un des objectifs de départ côté enseignante. Les réseaux sociaux sont aussi entrés dans nos pratiques et les collégien-ne-s formé-e-s au paramétrage des comptes ont aidé les personnes âgées à utiliser Facebook Twitter, Skype.

Des liens se sont aussi créés entre les résidents et les retraités du quartier.
Lors de présentations plus collectives avec des supports type diaporama, les collégien-ne-s devaient demander parfois aux personnes âgées de se taire car elle bavardaient et à leur regard je sentais qu’ils-elles prenaient la mesure de la posture pas toujours évidente des enseignant-e-s. Pendant ces présentations collectives des personnes âgées prenaient plaisir à lever doigt comme en cours, pour demander des précisions ou répondre. Puis nous avons proposé comme nous sentions que des personnes âgées montaient en compétence de valider des acquis et nous avons mis en place des Brevets que les collégien-ne-s créaient puis faisaient passer aux personnes âgées avec délivrance d’un Brevet et félicitation du formateur-trice. Les personnes âgées étaient tout à fait dans la posture de l’apprenant-e et stressaient avant la validation et se montraient parfois émues de recevoir un diplôme.

Puis les tablettes sont arrivées, en 2012 nous en avons apporté deux aux ateliers.

Là on s’est rendu compte que la prise en mains des tablettes par les personnes âgées n’était pas très facile, alors on s’est rapproché de l’école des ingénieurs Télécom-Bretagne pour leur demander de collaborer avec nous pour créer une application interface plus adaptée (icônes plus grandes, des raccourcis plus évidents ..) et nous avons créé papy launcher.

L’arrivée des étudiant-e-s a été une nouvelle étape dans les rencontres improbables car les collégien-ne-s de classe relais sont en difficulté avec l’école, et les étudiant-e-s ingénieurs sont au contraire des élèves pour qui l’école a été une réussite. Là encore la rencontre, qui ne se fait pas de manière spontanée car pas d’opportunité, a été aussi réelle, j’entends encore un collégien me dire finalement ils sont sympas … et ils-elles se trouvaient même des passions communes.

Cette collaboration avec des étudiant-e-s ingénieurs a aussi été reconduite les années suivantes, notamment après l’acquisition pour le Dispositif Relais d’un robot humanoïde Nao.

Nao a dont fait son entrée au Dispositif Relais en décembre 2014. Que faire avec ce robot, j’ai posé la question aux élèves (tâche complexe ancrée dans le réel). Une évidence, Nao allait participer aux ateliers intergener@tions.

Avec l’aide d’étudiant-e-s de l’Ecole de Design de Nantes (encore de nouvelles rencontres improbables ….) et les personnes de l’atelier Intergener@tions nous avons cherché comment Nao pourrait venir en aide aux personnes en perte d’autonomie. Lors de la première sortie de Nao à la résidence pour un atelier intergener@tions, la rencontre entre Nao et des personnes âgées a été un grand moment de partage d’émotions. Notre robot devenait un vecteur de lien social notre idée de chercher comment Nao pouvait venir en aide aux personnes prenait du sens. Des scenarii d’usage ont été co-écrits. Un des scenarii était : une personne montre une photo à Nao, Nao lui propose d’écrire un courriel à cette personne, la personne âgée communique avec Nao pour préciser le type de courriel en touchant une main ou la tête de Nao. Pour la phase de création des applications, nous nous sommes à nouveau tourné-e-s vers des étudiant-e-s de Télécom-Bretagne, chaque groupe partageait avec le collectif ses compétences : les étudiant-e-s les compétences techniques, les collégien-ne-s leur expertise sur les besoins et les possibilités des personnes âgées, et les personnes âgées leurs besoins, leurs envies.

Ces diverses rencontres qui au départ étaient improbables se sont montrées d’une grande richesse et ont contribué à redonner aux élèves confiance en eux pour s’investir dans des travaux proposés, pour retrouver l’envie d’apprendre et modifer leur rapport au savoir, et donc raccrocher.

Mélanger les générations, créer des opportunités de rencontres improbables, faire confiance et amener des personnes à avoir confiance en elles, génèrent une dynamique pour apprendre pour faire et créer ensemble, donc pour mieux vivre ensemble. Pour vivre ensemble, il faut faire ensemble.

Au fait en démarrant j’ai dit je suis enseignante, je rectifie, j’étais enseignante jusqu’au 1 septembre, maintenant je compte sur vous, de là où vous êtes, avec vos moyens, réfléchissez et imaginez comment créer des opportunités de rencontres improbables. Osez, osons et surtout faisons...

Quelques liens :

- le dispositif relais : www.drrivedroite.infini.fr
- le media spip du dispositif relaus http://medias.drrivedroite.infini.fr
- Le projet : www.intergenerations.infini.fr
- des articles de Monique Argoualc’h : www.relais.argoualch.fr
- le média blog http://www.mediablog-brest.net/dispositifrelaiskerbonne/

voir aussi les articles d’a-brest qui retracent ce parcours depuis 2004 :

- Contribuer au développement de la Culture Numérique par l’organisation de rencontres improbables ici et ailleurs, janvier 2015.
- L’usage de numérique au quotidien par les résidents, l’EHPAD Louise Le Roux et Antoine Salaun, décembre 2014.
- Intergénér@ations : quand les jeunes en décrochages scolaire deviennent professeurs pour des personnes très âgées proposé par le Dispositif Relais Rive Droite, janvier 2014.
- La recette libre d’Intergénération, par Collporterre, mars 2013.
- Avec Monique, les élèves décrocheurs forment les vieux à Internet, mai 2012
- Intergener@tions 2012 : De l’initiation à la co-réalisation de vidéos, travail collaboratif entre élèves de classe relais et personnes âgées, novembre 2011.
- Bubul : Un projet pour travailler l’estime de soi et le plaisir d’apprendre, octobre 2011.
- Interview de Monique Argoualc’h du Dispositif Relais de la Rive Droite
quand des jeunes en décrochage scolaire deviennent professeurs pour des personnes très agées
, juin 2010.
- Le grand prix du forum 2009 pour le projet Intergénér@tions, mars 2009.
- Wiki Gens du Voyage, septembre 2008.
- Intergener@tions, la rencontre, dispositif relais et personnes agées, novembre 2008.
- Blog@ges Echanges entre élèves et personnes âgées autour d’Internet et mise en commun d’un blog, septembre 2007
- Intergener@tion, quand les jeunes deviennent formateurs, juillet 2007
- La santé hier à Brest, anecdotes et recettes, octobre 2006.
- Intergénér@tion : portraits d’anciens, septembre 2005.
- Rencontres intergénérations autour d’Internet, un récit de ce projet est publié sur le site de Philippe Meirieu, julilet 2004.
- Inter-générations et écrit public, octobre 2004.

Posté le 2 novembre 2016 par Monique Argoualc’h
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Téléphérique Brest
par juleg29
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