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« L’état d’esprit collaboratif », « faire avec » et « avoir le souci des communs » : trois pivots pour coopérer

Entretien de Michel Briand avec Elzbieta Sanojca à propos de sa thèse « Les compétences collaboratives et leur développement en formation d’adultes. Le cas d’une formation hybride » soutenue en janvier 2018.
Une thèse préparée à l’Unité de recherche CREAD, Centre de Recherche sur l’Education, les Apprentissages et la Didactique, sous la direction de Jérôme Eneau Professeur, Université Rennes 2.

Préambule

Les capacités à animer un projet coopératif sont peu développées dans la formation et le management tant des entreprises que des collectivités ou des associations.

La formation Animacoop et un exemple, encore rare, de dispositif de formation à la coopération. Cette formation qui a concerné plus de 250 personnes au pays de Brest s’avère un levier important de la diffusion d’une culture de la coopération ouverte sur le territoire.

Aussi cette publication qui étudie cette formation hybride est importante pour éclairer le comment faire d’une formation à la coopération à un moment où l’innovation sociale, les transitions demandent une gouvernance qui associe les personnes et permettent d’ouvrir de nouveaux possibles.

Michel Briand : Pouvez vous présenter votre question de recherche ?

Elzbieta Sanojca : Le point de départ de cette recherche est marqué par le constat d’un état de fait paradoxal, celui de voir les compétences à collaborer inscrites au premier rang des savoirs à développer dans les politiques éducatives au niveau international par l’Union européenne (EU) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sans qu’elles soient aujourd’hui inscrites dans les parcours des formations professionnalisantes initiales ou continues, tout au moins en France.

À partir de ce questionnement se construit progressivement l’objet de la recherche qui, en dépassant les controverses autour des termes qui le compose, concerne les « compétences collaboratives » (voir l’encadré à ce sujet en fin d’article).

Au fond, la question qui se pose est de connaître les compétences à développer pour travailler plus facilement avec les autres de manière collaborative : quelles sont les attitudes et habilités requises ? et plus précisément, la question de recherche est formulée ainsi :


De quelle manière un dispositif de formation peut-il permettre de développer des compétences collaboratives ?

Cette question englobe deux sous-questions :

  • en terme d’habilités : quelles sont les habilités, aptitudes et attitudes que les apprenants développent et dans quelles pratiques de collaboration ?
  • en termes de moyens : par quels moyens les acteurs sont-ils incités à agir de manière collaborative en formation ? en quoi l’environnement numérique influence-t-il la mise en œuvre de la collaboration ?

MB : Sur quel terrain d’études s’appuie votre recherche ?

ES : Le terrain de recherche concerne l’étude de cas de la formation professionnalisante« Animacoop : Animer un projet collaboratif ». C’est une formation « hybride » c’est-à-dire en partie à distance et en partie en présence d’une durée de 3 mois. Elle est destinée aux personnes impliquées dans un projet coopératif. Ce sont le plus souvent des acteurs professionnels d’associations et de collectivités locales et dans une moindre mesure d’entreprises ou de bénévoles.

Au moment de l’enquête (2015), 200 stagiaires ont été formés aux pratiques collaboratives par cette formation depuis 2010. Les données collectées s’appuient sur leur expérience de formation et le réinvestissement dans leurs projets collaboratifs à cette date.

Le protocole de collecte a mobilisé plusieurs techniques (questionnaire, entretiens compréhensifs, observations) adaptées aux objectifs particuliers des différentes phases de l’enquête.

Par exemple, un questionnaire établi à partir des 72 réponses obtenues a permis de valider le cadre de référence des compétences collaboratives. Ce cadre est composé de 34 items de compétences collaboratives issus de la revue de littérature. Il est établi en particulier à partir du modèle des compétences collaboratives de Morse et Stephens (2012) enrichi par le modèle de la collaboration interprofessionnelle d’Orchard et al. (2012). Ce cadre aborde la collaboration dans une logique temporelle et prend en compte un « avant » un « pendant » et un « après » du processus collaboratifs. C’est à ce cadre que les données collectées ont été confrontées.

Par la suite, 36 entretiens compréhensifs, l’observation directe de 15 stagiaires et 2 formateurs, l’analyse des traces et des documents, l’observation et l’« élicitation » auprès de 4 personnes engagées dans des projets collaboratifs dans leur contexte professionnel ont permis de collecter une grande quantité de données. Leur traitement a nécessité un protocole rigoureux de sélection, de prétraitement, de transformation et d’interprétation.

Au final, 711 descripteurs des compétences collaboratives ont pu être établis.

MB : Pouvez vous présenter les 11 compétences collaboratives que vous nommez compétences charnières ?

Le terme de « compétences collaboratives charnières » désigne des compétences sans lesquelles, la collaboration serait difficile à mettre en œuvre. Elle ont été définies par le procédé de triangulation des meilleurs résultats, obtenu à partir des trois outils de collecte : questionnaire, entretiens compréhensifs et observations élicitées et rapportées au cadre de référence évoqué plus haut.

Ainsi dans la catégorie avant, j’appelle « antécédents pour coopérer » ce qui correspond aux attitudes préalables nécessaires pour prendre part activement au projet collaboratif.

Parmi elles :

  • « l’état d’esprit collaboratif » est une attitude reconnaissable par trois indicateurs : un a priori positif pour des activités effectuées en commun ; l’intégration d’un mécanisme d’échanges réciproques et une conscience d’un soi interdépendant des autres ;
  • « l’humilité et un égo mesuré » découle de la conscience d’interdépendance avec autrui ; elle consiste à adopter une attitude de « contenance de soi » comme dirait "Annabelle" dans l’enquête, « savoir maîtriser un dragon qu’on a en soi » ; mais c’est également une capacité à questionner ses certitudes sans pour autant remettre en question sa personne ;
  • « être bienveillant » correspond à une attitude empathique ; celle-ci se manifeste par la communication non agressive et dans des micro-gestes (sourire, regard…).

Dans la catégorie « processus  » (évaluer / démarrer / animer / mettre en œuvre) :

  • « savoir engager des partenaires » selon l’origine du projet, les pratiques en liens oscillent entre co-construction et incitation à participer ;
  • « co-concevoir la structure du projet » intervient au démarrage de la collaboration. La co-conception est un processus séquencé d’attention, d’échanges constructifs, d’ajustement des points de vue et de formalisation d’un projet.
  • « animer le groupe pour faciliter le travail » implique une posture d’attention et de lâcher prise ; l’animation s’appuie, en présentiel, sur les techniques d’émergence de « l’intelligence collective » et à distance, sur la communication et la mise en commun des informations ;
  • « être à l’écoute des personnes et des avis » se déploie sur un axe qui démarre dans l’attention portée aux personnes et se transforme progressivement en attention portée au projet ;
  • « développer et maintenir un réseau d’acteurs » passe par des compétences de communication en échanges directs et en communication écrite, et englobe la mise en visibilité du projet à l’intérieur du collectif (qui travaille en commun) ainsi qu’à l’extérieur, ce qui implique la connaissance des outils de communication via le web ;
  • « gérer les informations » consiste à savoir choisir les informations nécessaires à la construction collective et à les partager avec le groupe.

Dans la catégorie « résultat  » :

  • « avoir le souci du bien commun » est lié au résultat de la collaboration. Elle relève d’un idéal du « vivre ensemble en société ». Sa mise en pratique passe par la gestion des contenus réalisés collectivement et mis en partage.
  • « agir pour atteindre les objectifs communs » est un gage d’efficacité de la collaboration.

MB : Et vous distinguez 3 compétences pivots, pouvez-vous présenter chacune ?

En effet, dans la liste de ces 11 compétences charnières, trois d’entre elles sont appelées « compétences pivots », puisque leur présence modifie la qualité du processus collaboratif, comme cela pu être observé dans les 4 projets suivis pendant plusieurs mois.

La première : « avoir un état d’esprit collaboratif » est une condition sine qua non de la coopération ». Si les personnes ne disposent pas d’une telle attitude, elles auront tendance à privilégier les relations compétitives et donc à freiner la collaboration, voire la rendre impossible.

La deuxième compétence pivot « co-concevoir la structure du projet », lorsqu’elle se manifeste, renforce l’engagement des personnes dans le projet collaboratif et leur motivation à travailler ensemble. À l’inverse, dans un projet collaboratif pensé par une personne seule, son énergie passerait à « pousser » d’autres à y entrer, à mobiliser. Et souvent, son projet dit « collaboratif » s’arrête à cette étape.

La troisième compétence pivot « avoir le souci du bien commun » est liée au résultat de la collaboration. Elle indique la maturité du groupe et consolide l’engagement à long terme. Elle rejoint l’importance croissante prise par les communs dans de nombreux projets.


Un commun est un système ouvert avec, au centre, une ou plusieurs ressources partagées, gérées collectivement par une communauté ; celle-ci établit des règles et une gouvernance dans le but de préserver et pérenniser cette ressource tout en ayant le droit de l’utiliser1. Ces ressources peuvent être naturelles : une forêt, une rivière ; matérielles : une machine-outil, une maison, une centrale électrique ; immatérielles : une connaissance, un logiciel.


Source : Article "Communs" sur Wikipedia, consulté le 2 mars 2018.

MB : En quoi la recherche sur les compétences collaboratives est-elle un enjeu pour la formation ?

Dans l’étude il a pu être démontré que le développement des compétences collaboratives s’effectue le plus souvent de manière non formelle principalement par des activités : groupe de co-développement ou co-production collective d’une ressource. De plus les attitudes collaboratives préalables - « les antécédents » selon les termes utilisés dans l’étude – sont quasiment absente des préoccupations des formateurs.

Selon moi, il convient avant tout de :

  • Qualifier les compétences collaboratives et leurs mécanismes d’appropriation
  • Expliciter les prérequis (antécédents)
  • Concevoir la formation comme un écosystème propice aux pratiques collaboratives
  • Développer un apprentissage par le « faire » collaboratif
  • Expliciter les apprentissages « non formels »

C’est donc un chantier ouvert, il invite à imaginer des programmes du type recherche-action qui conjuguerait l’expertise de la recherche et l’expertise de la pratique …

à suivre...

Entre coopération et pratiques collaboratives


Face à la diversité de ce champ sémantique, l’option de la simplicité s’impose.

La « collaboration » est définie dans le sens large de « travailler ensemble en partageant un but commun », une définition proche de celle de la coopération (Mead, 1937/2002). En s’appuyant sur la distinction établie par Henri et Lundgren-Cayrol (2001), l’adjectif « collaboratif » est choisi pour l’associer à la compétence. Selon ces auteurs, la « collaboration » offre des rapports plus égalitaires et plus démocratiques que la « coopération » qui, elle, se caractérise par le partage des tâches. La collaboration procure davantage de pouvoir aux acteurs dans un climat d’ouverture et de responsabilités partagées (Henri & Lundgren-Cayrol, 2001).

C’est dans cette prise en compte du pouvoir d’action sur le projet commun plus que du partage des tâches que je privilégie le terme « collaboratif ».

Néanmoins, sachant que les définitions sont utilisées encore de manière interchangeable et dépendent du soubassement culturel des personnes utilisant ces termes, je partage un point de vue de nos collègues québécois qui proposent de dépasser cette controverse (Corriveau, 2010). Le terme « travailler ensemble » dans certaine condition peut être une solution de simplification mais reste aussi non exempte d’ambigüités. C’est donc en connaissance de cause que j’utilise l’expression « compétences collaborative », car elle reste « socialement utile », même si fondamentalement « incertaine » .

Cependant, malgré ce choix de l’expression « compétences collaboratives »,, j’assume une utilisation variable et parfois interchangeable des mots « collaboratif » et « coopératif », tellement le flou persiste, particulièrement dans le champ professionnel.

Bibliographie : se reporter à la thèse en ligne : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01709910

Sanojca, E. (2018). Les compétences collaboratives et leur développement en formation d’adultes. Le cas d’une formation hybride. Thèse de doctorat en Sciences de l’éducation. Rennes, Université Rennes 2.

Licence : CC by-sa
Article initialement paru sur le blog Innovation pédagogique.

Marsouin

URL: http://www.marsouin.org/
Via un article de Elzbieta Sanojca, Michel Briand, publié le 4 mars 2018
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par Ronan Caroff
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