Le numérique, une condition d’inclusion sociale - l’illustration par Brest

Territoires : vers un numérique choisi et émancipateur

L’inclusion numérique est une condition d’inclusion sociale.
La crise sanitaire et la période de confinement du printemps 2020 ont provoquer une prise de conscience de la réalité du sujet. Penser une stratégie, un plan d’action en la matière est remonté dans les priorités que ce soit au niveau de l’Etat (plan de relance) mais aussi des territoires en recherche de solutions.

Il faut s’en réjouir mais surtout accompagner ces élans à partir des travaux et expériences existantes initiées pour certaines il y a plus de 20 ans. L’article qui suit partage constats, analyse mais aussi méthodes qui pourront être une source d’inspiration pour ceux qui veulent s’y engager plus avant aujourd’hui.

Cet article est une contribution à la publication de la Fédération des centres Sociaux et socioculturels de France, "Centres sociaux - Au cœur d’une société numérique humaine et solidaire".

Pour une majorité d’entre nous le numérique fait partie de notre quotidien. Nous l’avons intégré et il peut nous simplifier la vie que ce soit en matière d’activité professionnelle, personnelle que dans nos démarches administratives. C’est aussi un moyen de garder le lien avec nos proches, un outil d’expression, support à la créativité, à la solidarité, à la citoyenneté…

On a pu penser que le numérique allait progressivement se glisser dans nos vies et que chacun.e allait pouvoir se l’approprier de façon intuitive, presque naturelle. Pourtant les choses ne se sont pas passées et ne se déroulent pas tout à fait comme ça…

Force est de le constater au niveau professionnel : les métiers du social, assistants sociaux, éducateurs qui pourtant ont des pratiques de l’informatique, de l’internet, sont parfois démunis face à la dématérialisation pour accompagner leurs publics : interface des opérateurs, mot de passe… Ces difficultés les renvoient non seulement à des questions éthiques mais aussi à un certain inconfort par rapport au numérique.
Au-delà de cet exemple, la crise sanitaire que nous traversons n’a fait que renforcer la place du web dans nos vies et montrer sa grande utilité mais pas seulement, puisqu’elle aura renforcé l’exclusion de celles et ceux peu équipés et/ou qui manquaient d’habilités.

Face à cela, tous les territoires ne sont pas égaux.
Certains, comme la ville de Brest, ont initié il y a 20 ans des politiques publiques d’inclusion numérique et d’accompagnement des habitants. La tentation pourrait être grande pour les territoires qui veulent aujourd’hui agir et accompagner cette transition, de déléguer la réponse à des opérateurs privés… Mais le numérique n’est pas neutre et doit être un outil au service des politiques publiques.

Une politique d’inclusion numérique intègre les infrastructures, l’accès à l’internet, l’équipement, les usages, et la diffusion d’une culture du numérique. L’exemple de la ville de Brest qui s’est saisie de ces différents volets est à ce titre intéressant.

Une politique d’accès c’est permettre un accès accompagné dans la ville dans des lieux ordinaires comme une mairie, une association, une médiathèque, un service social… A Brest, 90 Points d’accès publics à internet  [1] maillent les quartiers.

Mais c’est aussi permettre aux plus précaires de disposer d’un abonnement à domicile, d’être équipés et accompagner dans leurs usages. C’est ce que Brest métropole, la ville de Brest et le bailleur social ont mis en place avec le projet Internet en Habitat Social [[Internet en habitat social à Brest  : https://www.a-brest.net/article17191.html ]] dans les quartiers populaires dès 2009. Aujourd’hui près de 8500 logements sont éligibles à cette offre à un peu plus d’1€ par mois et par foyer.

La Ville de Brest adopte des postures différentes : elle coordonne des projets, des évènements comme le Forum des Usages coopératifs mais adopte le plus souvent un rôle de facilitateur pour que les projets qui germent dans les esprits des habitants, des collectifs puissent se concrétiser.

Faciliter c’est pouvoir apporter des éléments de méthode, des conseils mais c’est aussi permettre aux porteurs de projets et d’initiatives de renforcer leurs connaissances, les outiller, les faire se rencontrer… pour que des projets à destination des habitants prennent vie.

Parmi les dispositifs portés par la ville de Brest existe un appel à projets « usages du numérique » [2]. Il n’est pas concurrentiel et tous les projets éligibles sont retenus. Le budget n’étant pas extensible, l’enveloppe est partagée lorsque les projets sont très nombreux. Depuis sa création en 1997, 688 projets et 166 structures ont été aidés. Les projets sont systématiquement publiés en ligne pour être partagés et source d’inspiration pour d’autres .

Ceci illustre la manière dont le Ville de Brest pense le numérique et les valeurs auxquelles la politique publique conduite fait référence : la coopération, le partage, la solidarité et les communs.

Le numérique n’est pas neutre et peut avoir un tout autre visage, celui des Gafa, des données personnelles confisquées...

Pour penser ensemble l’action, il faut pouvoir partager une culture du numérique et de ses enjeux. Ce travail initié en 1995 à Brest est passé par des ateliers conduits par la Ville en matière de droits, d’outils, d’usages… (2 par semaine) mais aussi par des conférences, des débats, des évènements.

Aujourd’hui, cette culture du numérique très présente parmi les membres du réseau s’étend à d’autres secteurs : social, éducation, fabrication avec notamment les PapiFab et Fab@brest [3] … l’enjeu pour la ville est de favoriser l’interconnaissance et rapprocher les mondes qui ne se parlent pas.

C’est aussi le sens de l’ambitieux chantier métropolitain « Accès aux droits et inclusion numérique » auquel elle contribue.
Pour un territoire, qu’il s’agisse d’accès aux droits, de dématérialisation où d’émancipation citoyenne, agir en matière d’inclusion numérique est éminemment politique.

Les actions, les outils, les dispositifs peuvent servir ou desservir un projet politique, un modèle de société. Lorsque la coopération, le partage sont au cœur du projet par exemple, outils libres, méthodes de travail collaboratives, sont mobilisés.

En complément, c’est aussi une posture singulière de la collectivité qui accompagne et encourage le portage d’initiatives par les habitants. Soutenir l’apport de services numériques en proximité (service mail, hébergement de sites, outils d’écriture collaborative…) permet d’agir en matière de sobriété énergétique, d’offrir des alternatives aux Gafa et protéger les données personnelles.

D’autres éléments sont également déterminants : un portage politique fort et incarné, des moyens (ressources humaines, financières, techniques), un modèle d’organisation distribué, horizontal et transversal qui permet la confiance.

Enfin, n’oublions pas la place du temps long de l’appropriation de nouvelles habilités mais aussi des coopérations, terreau de toujours plus de créativité et de solidarité sur nos territoires.


Elisabeth Le Faucheur

Formatrice &
Cheffe de projets inclusion numérique - Brest métropole et ville

Juin 2020

Le travail réalisé par le groupe de travail de la Fédération des centres sociaux est tout à fait intéressant et bien construit. Une publication à découvrir !

Accéder à la publication complète de la Fédération des centres Sociaux et socioculturels de France, "Centres sociaux - Au cœur d’une société numérique humaine et solidaire"

[2Appel à projets multimédia – Ville de Brest – Les projets en ligne https://www.a-brest.net/rubrique63.html

[3Le projet Fab@brest : https://www.a-brest.net/article22412.html

Posté le 19 octobre 2020 par Elisabeth Le Faucheur

©© a-brest, article sous licence creative common info