Six manières d’injecter de inattendu dans l’action publique

Ce billet est la seconde partie de la série. Le premier épisode est intitulé : Déconfiner l’action publique : propositions antifragiles. Si thème du déconfinement est résonne tout particulièrement dans cette étrange période que nous traversons il souligne que l’enjeu dépasse cette épisode pandémique.

Nassim Nicholas Taleb, l’initiateur de l’antifragilité la définit comme « la qualité propre à tout ce qui se modifie dans le temps, sous l’effet de la volatilité de l’environnement et du hasard ». Il explique qu’un système devient antifragile lorsque, confronté à inattendu, au désordre, à la volatilité il a une réaction positive. Dans l’action publique, nous cherchons à maîtriser le risque et à chasser l’inattendu. Or c’est bien le contraire qui permet à des systèmes de résister à des crises majeures en produisant des changements positifs !

Pour que cette injection d’antifragilité ne soit pas une injonction de plus, l’angle antifragile nous invite à laisser entrer l’inattendu dans l’action publique. Concrètement ? On va le voir. Et si tout ça nous aidait à mieux qualifier ce qu’il faut transformer dans l’action publique ?

Voici donc 6 propositions qui ne consistent pas à vous expliquer une énième fois qu’il faut faire de l’innovation publique, de l’intelligence collective, du design et de la participation citoyenne. Ces approches sont connues et pratiquées depuis au moins 10 ans et toujours importantes. Ce qui m’intéresse ici c’est de contribuer à inspirer le déconfinement de l’action publique par des exemples visant à inciter à un changement de posture sous l’angle de l’antifragilité.

Attention ceci n’est pas une ébauche de plan d’action antifragile. Par pitié, ne désignez pas de chargé de mission antifragilité, il le vivra mal et sera vite en souffrance à force de ne pas ranger son bureau et d’emm…. tout le monde avec ce nouveau concept à la mode. 🙂

Pendant la crise

Développer des réserves civiques métropolitaines

Mon employeur propose aux agents public d’intégrer la réserve civile métropolitaine. Cela consiste à participer à des missions d’intérêt général en réponse à la crise (j’y participe personnellement, j’y reviendrai)

Aide aux devoirs avec ADOMA, EOLE et SOLFA, aide aux courses avec EOLE, aide aux plus démunis avec l’ABEJ Solidarités et la Croix Rouge, maintien de liens avec les Petits Frères des Pauvres et SOLIHA… D’autres encore interviennent pour épauler les agents du Centre Communal d’Action Sociale-CCAS de Tourcoing dans leurs missions.

Certaines structures d’aides, d’associations ou communes font face au manque de bénévoles et rencontrent actuellement des difficultés pour assurer pleinement leurs missions de solidarité envers les personnes les plus fragiles : aide alimentaire et d’urgence, garde d’enfants des soignants ou des personnels de sécurité, lien avec les personnes fragiles isolées, don du sang…

La réserve civique métropolitaine permet d’y répondre en partie, grâce à des agents métropolitains confinés qui souhaitent et qui ont la possibilité de venir en aide aux associations et aux communes dans leurs missions auprès des plus fragiles, à proximité de leur lieu de résidence. La Métropole Européenne de Lille entend ainsi poursuivre partout son devoir de solidarité pour lutter contre l’épidémie et ses conséquences.

Pourquoi c’est antifragile ?

  • Parce que ça permet de sortir des silos organisationnels, de faire des rencontres inattendues de collègues et de renforcer les réseaux informels
  • Parce que ça permet des croisements inédits entre fonctionnaires, associations & bénévoles et que ça peut permettre de créer de nouvelles articulations publics-communs
  • Parce que ça réinterroge les hiérarchies A, B et C entre fonctionnaires sous l’angle de compétences souvent orientées vers la production ou la logistique ou le service.

 

Pratiquer l’urbanisme transitoire pour la mobilité

source cerema

 

Vous l’avez surement vu dans la presse, les maires des grandes villes rivalisent pour créer des aménagements temporaires cyclables et accélèrent une pratique qui se développe dans l’action publique. Souvent appelée urbanisme temporaire, on parle aussi d’urbanisme tactique ou encore transitoire. Je préfère ce dernier terme en plein accord avec ce billet :

(…) Cécile Diguet de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile de France : « avec le terme d’urbanisme temporaire (…) l’accent est uniquement mis sur une notion de temps limité. L’adjectif transitoire suggère, lui, que l’initiative s’inscrit dans une histoire connectée, pas seulement une juxtaposition d’usages sans lien avec l’avenir du territoire.  ». Ce choix ne traduit pas un désintérêt pour le “seul” temporaire, qui a ses propres qualités : ouvrir des « bulles » de liberté dans nos espaces urbains normés, répondre à des besoins urgents comme celui de l’hébergement (en témoigne le projet “Toits temporaires urbains” incubé par le CDC Lab), etc. Mais c’est quand l’occupation transitoire s’inscrit dans une dynamique de transformation d’un territoire qu’il nous semble nécessaire de s’en saisir comme objet de réflexion « urbaine ».

Comme l’explique Sylvain Grisot, dans cet article intitulé Faire du virus un cheval de Troie pour reconquérir nos rues :

l’urbanisme tactique n’est pas que l’emploi de moyens frugaux pour un temps limité dans l’espace public, c’est un outil de dialogue pour transformer durablement l’espace urbain. À New York il y a une dizaine d’années ce sont des plots bétons et des transats de plage qui ont amorcé la transformation radicale de Time Square, pas un grand concours d’archi et des années de concertation houleuse. Plus qu’un outil de design physique de l’espace, l’urbanisme tactique peut aussi être un outil de dialogue. Au lieu de passer des années à pinailler sur un plan de voirie que personne ne comprend, et qui ne sera jamais parfaitement au point, pourquoi ne pas tester en vrai ? Pour voir, pour essayer différentes variantes, pour dialoguer sur du concret, pour mesurer les effets sur le réel.

Pourquoi c’est antifragile ?

  • parce que se sont des solutions légères, facile, peu couteuses et rapides à déployer (attention à ce que ça ne soit pas trop moche)
  • parce que l’approche par essais-erreurs permet de provoquer de l’inattendu et de s’appuyer sur ce que ça provoque pour avancer plutôt que d’essayer de tout prévoir !
  • parce ce que sont des réactions d’accélération de phénomènes latents dû à la crise sanitaire qui répondent à une crise climatique globale. En cela ces solutions préfigurent une réaction antifragile aux crises futures, et il serait chouette que ce type d’approches par essais-erreur puisse se généraliser à d’autres domaines que les mobilités.

Il existe beaucoup d’autres initiatives et je vous renvoie à la démarche riposte créative du CNFPT.

Après la crise

Repenser notre rapport au risque juridique

Attention, je n’appelle pas à l’illégalité ! Le droit à l’expérimentation est bien encadré, comme le rappel le rapport du Conseil d’Etat sur le sujet :
– l’article 37-11 permet la mise en œuvre d’expérimentations dans des champs très divers de l’action publique et par de multiples opérateurs dont l’État,
– le 4ème alinéa de l’article 722 autorise plus spécifiquement les collectivités territoriales à déroger à une loi ou une règlementation nationale régissant l’exercice de leurs compétences, dans le cadre d’une expérimentation.

Plus fondamentalement je trouve important de comprendre ce que nous a apporté Bertrand Calenge, une des figures que tous les bibliothécaires connaissent, disparu en 2016. Un des esprits les plus brillants et les plus écoutés de ces quarante dernières années dans la communauté des bibliothèques :

«  […] Pitié, n’émasculons pas nos capacités d’innovation en crainte de, qui sait, peut-être, devoir être réprimés. Au-delà des fondamentaux et après vérification soigneuse, il est de notre devoir d’inventer les nouveaux espaces ouverts d’une information publique : alors il faut oser avancer, quitte à parfois devoir battre en retraite ou emprunter un chemin de traverse. Quand la règle est encore en recherche de définition solide et confirmée, préférons l’adage “tout ce qui n’est pas interdit est autorisé” plutôt que de se soumettre craintivement à “tout ce qui n’est pas expressément autorisé est interdit”.  »

Pourquoi c’est antifragile ?

  • Parce qu’à force de tout prévoir et de tout sécuriser on tue la possibilité même de l’inattendu !
  • Parce que le droit est une matière fondamentalement antifragile quand on l’aborde par la jurisprudence

Ritualiser le droit à l’incertitude

C’est devenu une tarte à la crème, le droit à l’erreur. Un slogan principalement employé par ceux qui ne se trompent jamais…. Je préfère quant à moi parler de droit à l’incertitude ou de droit de tenter. Pour en faire une vraie démarche et pas un slogan il faut le ritualiser. C’est ce qu’on compris les bibliothécaires (encore !) dans ce magnifique article de Nathalie Clot qui explique comment elle met en pratique l’antifragilité en bibliothèque. Je vous recommande la lecture de l’intégralité de l’article dont j’adore le titre : Antifragile, ou les bienfaits du désordre en bibliothèque. Extrait issu de ce livre en accès libre.

Depuis 2013, la BUA a mis en place un dispositif mensuel, officiellement nommé les BIBA+ (Bibliothécaires Anonymes), où chacun est appelé à décrire une situation où il est sorti de sa zone de confort au hasard d’une question ou d’une rencontre à l’accueil, via Ubib ou en formation. Les cadres animant les séances mettent en avant leurs propres erreurs. Le partage des découvertes et tâtonnements du mois écoulé permet à chacun de s’inscrire dans un environnement mouvant, où il n’y a pas de bonne réponse qui attendrait d’être découverte, mais des possibilités que le hasard révèle. Loin de chercher à définir une norme de réponse, l’idée est de montrer que de nombreuses réactions peuvent être suffisamment bonnes pour permettre à l’usager de poursuivre sa quête et lui donner envie de nous retrouver à sa prochaine croisée de chemins.

Pourquoi c’est antifragile ?

  • Parce que ça met en scène régulièrement l’incertitude et l’incertitude appelle inattendu
  • Parce que ça permet de ne pas planifier le changement mais de le rendre opérant au quotidien

Pratiquer l’innovation ouverte

Le département de la Gironde a financé des designers sur le sujet de la rénovation des logements. Ils ont créée le capteur d’humidité Bonair et ils ont libéré les sources pour que d’autres collectivités puissent en bénéficier. Trop peu connues, ces démarches contrastent avec le mouvement massif de libération des données dans les collectivités sous l’impulsion de la loi Lemaire en 2016.

Pourquoi c’est antifragile ?

Cette fois-ci ce n’est pas moi qui répond mais Gabriel Plassat, ingénieur de l’ADEME et fondateur de la fabrique des mobilités dans cette tribune :

Plus les dépendances entre les parties prenantes d’un domaine ou d’un problème sont nombreuses et inter-liées, plus il devient difficile à chaque acteur de se coordonner avec une multitude d’autres intervenants quand les ressources sont fermées et brevetées. À l’inverse, l’utilisation de ressources ouvertes démontre alors leur supériorité car elles permettent à un groupe qui les emploie de les utiliser plus rapidement, de s’ajuster et se reconfigurer en permanence. Il y a alors moins de barrières, plus de liens, plus d’innovations. Pour chaque ressource, les conditions d’accès doivent être définies pour qu’elle soit utilisable, manipulable par un maximum d’acteurs.

Il s’agit de gérer un compromis. D’un côté une ressource fermée protège sa valeur donc réduit les connexions potentielles avec d’autres acteurs et oblige le propriétaire à financer entièrement son développement. De l’autre côté, la valeur d’une ressource ouverte peut s’élargir au point de dépasser son créateur et trouver une communauté qui la fera grandir et augmenter les connexions. Pour gérer cette ouverture, une communauté d’intérêt définit des règles sous forme de licence et une gouvernance. La ressource ouverte s’appelle alors un commun.

En guise de conclusion : trouver les bons formats pour provoquer l’inattendu

On dit souvent qu’il faut mettre de la créativité et de l’intelligence collective dans nos réunions, c’est vrai. Je pense que l’intelligence collective fonctionne encore mieux quand on invite des gens, des acteurs du territoire pour explorer un sujet. L’approche par le design des politiques publiques permet aussi d’avancer dans cette voie. Et s’il fallait sortir de ces catégories et décrocher des projets ? Et s’il fallait provoquer des rencontre “sans démarche”, à une échelle microscopique, à l’échelle des petits moments qui font le quotidien de l’action publique ? Et s’il fallait injecter des formats qui provoquent l’inattendu ? Un pique-nic de quartier ? Une balade nocturne ? Au fait, vous connaissez les bibliothèques vivantes ?

 

Symbioses citoyennes

URL: http://www.symbioses-citoyennes.fr/
Via un article de admin, publié le 18 mai 2020

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