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Portait de l’artiste en travailleur exproprié

Au début de la semaine, l’édition strasbourgeoise de Rue89 a publié un article assez fascinant consacré à un écrivain public louant ses services dans cette ville d’une manière un peu spéciale. Il propose en effet à des étudiants d’écrire certains travaux à leur place et depuis 13 ans qu’il se consacre à cette activité, il affirme avoir rédigé 5 thèses et une trentaine de mémoires soutenus sans éveiller de soupçons. Les tarifs qu’il pratique sont d’environ 15 000 euros la thèse (pour un an et demi à deux ans de travail) et 2000 euros le mémoire.

Je ne vais pas m’attarder sur ce que la révélation de ces agissements dit d’un certain malaise dans les universités françaises, mais plutôt me concentrer sur un point qui m’a immédiatement sauté au yeux en lisant cet article.

On voit ici en effet apparaître « à l’état brut » la valeur du travail de rédaction tarifé par cet écrivain public à ses clients, sans que lui-même puisse revendiquer la qualité d’auteur. Or il faut savoir qu’il peut arriver que des doctorants publient leur thèse sous la forme d’un livre après l’avoir soutenue. C’est même quelque chose de très prisé dans les milieux académiques, car cela est considéré comme une reconnaissance supplémentaire de la valeur de la thèse. Or dans la grande majorité des hypothèses, les jeunes chercheurs ne sont pas payés ou seulement très peu par les éditeurs. Il arrive même qu’on leur demande de prendre à leur charge tout ou partie des frais d’édition, à tel point que les écoles doctorales proposent des bourses pour permettent aux doctorants de faire face à ces frais. Même sans assumer les risques financiers, les éditeurs demandent alors des cessions exclusives de droits qui leur permettent d’exploiter l’œuvre en empochant l’intégralité du produit des ventes.

On aboutit donc au paradoxe que nous avons d’un côté un écrivain public, ne pouvant revendiquer pour lui-même la qualité d’auteur, mais payé néanmoins pour son travail de création, tandis que les doctorants pouvant signer de leur nom ne sont pas rémunérés ou doivent même payer l’éditeur pour être publiés. Cette disjonction entre la reconnaissance de la qualité d’auteur et la rémunération du travail est en réalité extrêmement intéressante, car elle dit des choses profondes sur la fonction latente du droit d’auteur : celui-ci constitue en effet une sorte de « voile » permettant d’invisibiliser le travail de l’auteur au cours du processus d’édition. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette situation est loin d’être particulière au secteur de l’édition académique, mais concerne bien l’ensemble des auteurs de l’écrit que l’on peut en réalité considérer comme des « travailleurs expropriés ».

Prix du travail concret

Lorsque j’ai fait part de ces quelques réflexions sur Twitter après avoir lu l’article de Rue89, on m’a répondu que je me trompais, car le tarif pratiqué par l’écrivain public correspondrait en réalité, non à celui du travail effectué, mais soit au prix de l’illégalité commise, soit au prix du diplôme que ses clients s’achètent en recourant à ses services. Mais ces deux hypothèses sont fausses, car l’écrivain public explique qu’il pratique un tarif de 50 euros la page correspondant « à peu près [aux] mêmes prix que les nègres qui écrivent pour les sommités chez Gallimard« .

Rappelons qu’en France, le recours à des « nègres littéraires » ou « ghost writers » est parfaitement légal. Le Code de propriété intellectuelle prévoit en effet explicitement que les auteurs peuvent choisir de garder l’anonymat, ce qui ouvre la possibilité de proposer leurs textes à un tiers pour qu’ils les signent, à condition qu’ils y consentent. Ils bénéficient néanmoins d’une « protection » au titre du droit moral, dans la mesure où ils peuvent toujours révéler leur identité d’auteur, même s’ils se sont engagés par contrat à ne pas le faire. L’écrivain public ne commet donc ici lui-même aucune illégalité, car ce sont ses clients qui enfreignent ensuite la réglementation sur le doctorat. Le tarif pratiqué est donc bien celui du travail réel effectué, ce qu’atteste également le fait qu’il soit calculé au feuillet.

On m’a ensuite fait remarquer qu’une rémunération de 15 000 euros pour un an et demi ou deux ans d’écriture était en réalité très faible et l’écrivain public admet lui-même qu’il vit dans la précarité. Il est contraint en plus de travailler au noir, ce qui ne lui permet pas de cotiser pour bénéficier de droits sociaux, type retraite. S’il a écrit comme il le dit 5 thèses et 30 mémoires en 13 ans, on aboutit au vu des tarifs qu’il pratique à 10 384 euros par an, soit 865 euros par mois (alors que le SMIC net est à 1188 euros). Mais là aussi, ces remarques m’ont fait sourire, car elles attestent surtout d’une profonde méconnaissance des niveaux de rémunérations des auteurs dans le secteur de l’écrit. Si on juge cette rémunération de l’écrivain public faible, que devrait-on dire alors des droits « officiels » que touchent les auteurs ! Car d’après les chiffres donnés en 2015 par l’AGESSA (l’organisme qui s’occupe de la sécurité sociale des auteurs), 93, 3% des auteurs n’arrivaient pas à atteindre le seuil d’affiliation de 8 487 euros de revenus en droits d’auteur par an permettant l’ouverture de droits sociaux.

Cela signifie en réalité qu’en étant payé directement pour son travail, et non en droits d’auteur, l’écrivain public dégage une rémunération supérieure à la très grande majorité des droits versés aux auteurs d’oeuvres originales. La faiblesse de ces revenus fait que selon d’autres études, 95% des auteurs en France ne peuvent se consacrer à titre principal à l’écriture et sont obligés de conserver un emploi par ailleurs, un chiffre qui fracasse la fiction d’une correspondance entre publication et professionnalisation des auteurs.

La propriété contre le travail

Comme je le disais dans l’introduction de ce billet, le cas de cet écrivain public est intéressant, car il donne à voir la valeur brute du travail de création, celle que les éditeurs ne rémunérent en réalité jamais et qu’ils ne pourraient d’ailleurs sans doute pas payer à ce niveau sans que l’ensemble du secteur de l’édition ne s’effondre brutalement tant il repose sur le « travail gratuit » des auteurs. On a pourtant l’habitude de dire que le droit d’auteur rémunère le « travail de l’écrivain », mais cette affirmation est en réalité grossièrement fausse. Le droit d’auteur n’a en effet pas du tout pour but de rémunérer le travail, mais seulement d’associer l’auteur à l’exploitation de la propriété sur l’oeuvre. Celle-ci naît à l’origine sous la forme d’un droit exclusif au profit de l’auteur, mais il cède ensuite cette propriété à l’éditeur en échange d’un pourcentage négocié du produit des ventes d’ouvrages. C’est précisément ce mécanisme qui permet à l’éditeur de ne jamais payer le prix du travail réel effectué, lequel se trouve complètement « invisibilisé » dans le processus.

Dans la très grande majorité des cas, l’auteur – du fait même qu’on lui attribue une propriété – se trouve donc « exproprié » de la valeur de son travail réel, pour ne recevoir en droits d’auteur qu’une rémunération très en deçà de ce qu’il pourrait tarifer, comme le fait de son côté notre écrivain public. A l’inverse, l’auteur va se retrouver parfois « superproprié » du fait même du mécanisme de rémunération proportionnelle : en cas de succès et avec la vente de nombreux exemplaires, il va toucher des revenus qui n’auront plus rien à voir avec le « travail réel » accompli, mais les statistiques montrent que ces hypothèses demeurent en réalité fort rares.

L’espoir d’écrire un best-seller, un élément psychologique qui explique pourquoi les auteurs acceptent l’invisibilisation de leur travail.

La question qu’on est en droit de se poser est de savoir pourquoi les auteurs acceptent d’être rémunérés en fonction d’une propriété et pas de leur travail ? La réponse est de deux ordres : le premier élément qui joue est que le fait d’être édité apporte aussi à l’auteur une rémunération symbolique, car encore aujourd’hui, c’est le passage par le livre édité qui « créée » le statut d’auteur. L’éditeur est là pour maintenir une rareté des auteurs dans la société, ce qui rend cette qualité d’autant plus désirable. Cette dimension « psychologique » est d’ailleurs assez éclatante dans le témoignage de l’écrivain public qui explique que le fait d’être payé pour son travail l’aide à accepter de renoncer complètement à la rémunération symbolique liée au fait de pouvoir revendiquer la paternité des textes qu’il produit :

c’est assez important d’être payé car le degré d’implication est tel qu’il vaut mieux faire appel à un professionnel. On arrive à se distancier des textes parce qu’on est payé, on compartimente d’autant mieux étant donné que l’argent est aussi un symbole de séparation. Tandis que si quelqu’un se dévouait corps et âme sans être payé il aurait plus de mal à faire le deuil de son travail, de cette absence, d’être seulement la mère porteuse mais pas la mère.

Le second élément qui fait que les auteurs s’accrochent – de manière assez irrationnelle – à la propriété plus qu’au travail est que toute personne vit dans l’illusion qu’elle peut avoir beaucoup de succès en produisant un « best-seller ». Uniquement dans ce cas – statistiquement improbable, mais pas impossible – le fait de pouvoir revendiquer une propriété va être plus profitable que celui de faire payer le travail concret. On est donc dans une situation proche des joueurs de loto, dont chacun espère qu’il sera le gagnant d’un gros lot, alors qu’en réalité, les perdants sont innombrablement plus nombreux et permettent par leur implication dans le processus de « fabriquer » artificiellement les rares succès qui entretiennent la machine à rêves.

Le marché de la culture est donc structurellement fait pour aboutir à une dichotomie entre un sous-prolétariat massif de créateurs expropriés et une minorité de « stars » qui constituent en réalité des rentiers.

Marchandisation fictive

Cette dialectique entre le travail et la propriété existe en fait depuis la naissance même du droit d’auteur à la Révolution française. L’historien et économiste hongrois Karl Polanyi explique en effet dans son ouvrage La Grande Transformation qu’il s’est produit au tournant du XIXème siècle une série de mutations majeures qui ont permis l’avènement de la Révolution Industrielle et l’essor du capitalisme. Cela passe par le fait que trois ressources essentielles – le Travail, la Terre et la Monnaie – ont été transformées en « marchandises fictives » par l’attribution des prix permettant de les échanger sur un marché auto-régulé.

Pour ce qui est des travailleurs, la Révolution française va les consacrer comme des « hommes libres », mais uniquement pour qu’ils puissent aller vendre leur force de travail sur le marché auprès d’employeurs, par le biais d’un contrat de louage d’ouvrage qui deviendra plus tard « contrat de travail ». Auparavant, le travail n’était pas une marchandise parce que c’était des corporations qui avaient la faculté d’en fixer le prix, et non le marché qui restait ainsi « encastré » dans la société. Or exactement au même moment, les Révolutionnaires vont faire l’inverse pour les auteurs : ils vont considérer que ces derniers ne sont pas des travailleurs, mais des propriétaires, qui iront céder sur le marché leurs droits à des intermédiaires type éditeurs.

Cette solution est à double tranchant pour les créateurs. Elle les place en apparence dans une position plus forte que les travailleurs, car leurs prérogatives s’appuient sur un droit de propriété. Mais la propriété a ceci d’ambigu qu’elle est par essence transférable, d’où ce moment critique des contrats d’édition où le taux de rémunération des auteurs est « librement » fixé par les parties, dans une situation de rapport de forces structurellement défavorable aux auteurs, ce qui tire fatalement leur rémunération vers le bas. Pire encore, la propriété « masque » alors le travail concret de l’auteur, qui n’est jamais payé en tant que tel et qui disparaît littéralement de l’équation. Si bien que l’on peut dire que la fonction première du droit d’auteur n’est pas d’assurer aux auteurs des moyens de vivre (hypothèse rarement concrétisée en pratique), mais de faire symboliquement disparaître le travail des auteurs.

Si l’on revient aux analyses de Karl Polanyi, on constate que les oeuvres sont donc bien aussi devenues des « marchandises fictives » (la soit-disante « exception culturelle » n’est qu’une plaisante fable…), mais par des mécanismes différents de ceux qui ont conduit à la marchandisation du travail. D’un côté, le système issu de la Révolution a fait des travailleurs manuels des individus subordonnés qui vendent leur travail sur le marché et que l’on prive de la qualité de propriétaires (c’est pourquoi la résistance s’est faite dans des coopératives où les travailleurs ont pu devenir co-propriétaires de l’outil de production). De l’autre, le même système a fait des travailleurs intellectuels des individus qui ne sont pas subordonnés (peut-être parce que le travail de création ne peut que difficilement l’être ?), qui vendent la propriété de leurs œuvres sur un marché et qui ne doivent surtout pas être vus comme des travailleurs (et la résistance pourrait se faire dans des « syndicats d’auteurs » qui auraient justement pour but de faire reconnaître ce « travail de création » invisibilisé).

La parenthèse Jean Zay

Il y a eu un moment dans l’histoire où cette invisibilisation du travail de création a failli être renversée : ce fut durant l’entre-deux guerres, lorsque Jean Zay devint Ministre de la Culture sous le Front Populaire et qu’il tenta d’opérer une profonde réforme du droit d’auteur.

Image Wikimedia Commons. Domaine public.

Son but était justement de faire en sorte que les créateurs soient juridiquement reconnus et protégés comme des travailleurs et non comme des propriétaires. Il l’exprime de manière très claire dans l’exposé des motifs de la loi qu’il proposa en 1936 :

L’expression de « propriété littéraire et artistique », inexacte et impropre, s’est peu à peu introduite dans le vocabulaire des hommes de loi et dans le langage usuel. Le fait que, dans les lois de l’époque révolutionnaire, dans les rapports de Chapelier et Lakanal, le mot de propriété avait été employé, fut largement exploité.

Et pourtant Chapelier déclarait, dans son rapport de janvier 1791 (1- Voir Annexe II.), qu’il s’agissait de la plus personnelle de toutes les propriétés, que c’était une propriété différente des autres propriétés.

En réalité ce que Chapelier demandait, pour l’auteur ayant livré son ouvrage au public, c’était la rémunération du travail. Le vocable de « propriété » ne vient sous sa plume, au lendemain de l’abolition du régime féodal, que pour désigner ce droit nouveau, autrement que par le mot de « privilège », auquel se relient les souvenirs de l’ancien régime.

[…]

L’auteur ne doit plus désormais être considéré comme un propriétaire, mais bien comme un travailleur, auquel la société reconnait des modalités de rémunération exceptionnelles, en raison de la qualité spéciale des créations issues de son labeur. L’assimilation de la protection particulière prévue en sa faveur à celle que le code du travail et le code civil octroient à l’ensemble des travailleurs doit donc être admise de plus en plus largement. C’est sous le signe du travail, et non sous le signe de la propriété, que doit être construit ce nouveau droit français accordant aux auteurs, dans leur intérêt propre, comme dans l’intérêt spirituel de la collectivité, la protection légitimement due à ceux qui forment, suivant la magnifique expression d’Alfred de Vigny, la « Nation de l’Esprit ».

On ne s’étonnera pas que Jean Zay soit aussi à l’origine du régime des intermittents du spectacle, système qui permet une rémunération particulière du travail de création, tenant compte de ses spécificités, et notamment de son caractère discontinu, en s’appuyant sur une « socialisation du salaire » et alors même ce travail n’est pas nécessairement subordonné. Mais Jean Zay ne put faire aboutir sa réforme du droit d’auteur, en raison d’une résistance acharnée des milieux de l’édition et de l’irruption de la Seconde Guerre mondiale qui devait conduire à sa disparition tragique suite à son assassinat par la milice de Vichy.

Après la Seconde Guerre mondiale, c’est la vision « propriétariste » du droit d’auteur qui s’est imposée avec l’adoption en 1957 d’une « loi sur la propriété littéraire et artistique » et on est retombé dans l’invisibilisation systématique du travail de l’auteur.

Aller au bout de la colère

Paradoxalement, la situation de cet écrivain public « faussaire » correspond à une des rares hypothèses où un auteur de l’écrit est rémunéré pour son travail, mais on comprend mieux pourquoi au vu de l’histoire qui a conduit à dissocier propriété et travail dans le champ de la création artistique. Si j’ai intitulé ce billet « Portrait de l’artiste en travailleur exproprié », c’est parce que certaines recherches, en sociologie notamment, tentent aujourd’hui de faire réapparaître cette dimension cachée du travail dans la création. On pense notamment aux ouvrages de Pierre-Michel Menger (Portait de l’artiste en travailleur, Le travail créateur), professeur au Collège de France. Il aborde ces questions en montrant que si le capitalisme valorise aujourd’hui fortement la figure de l’artiste et la pousse comme un modèle, c’est justement parce qu’elle permet de dissimuler le travail et de préparer les esprits à une précarisation généralisée que nous accepterons beaucoup mieux en nous faisant miroiter l’espoir de tous devenir « artistes »…

Cette question du travail de création rejaillit aussi au grand jour en ce moment à travers le mouvement #PayeTonAuteur ou #AuteursEnColère, qui a pris de l’ampleur depuis le début de l’année. Cette revendication quasi-syndicale voit des auteurs de l’écrit s’organiser collectivement pour revendiquer que leur travail concret soit effectivement rémunéré, comme lorsqu’ils donnent des conférences dans les salons littéraires ou qui se battent pour la défense de leurs droits sociaux, fragilisés comme jamais par la politique de casse systématique du gouvernement.

Cette mobilisation des auteurs pour leurs droits me paraît constituer un des événements les plus intéressants que l’on ait vu depuis des années, car elle fait réapparaître en filigrane des questions fondamentales qui avaient été oubliées en France depuis la disparition de Jean Zay. C’est le travail concret de création qui se manifeste, en exigeant reconnaissance sociale et rémunération économique, après avoir été si longtemps nié. Mais il arrivera sans doute un moment où ce mouvement des auteurs devra aller au bout de sa colère et regarder en face la dissimulation du travail par la propriété, ce qui ne peut conduire qu’à réinterroger en profondeur les fondements mêmes du droit d’auteur.

Via un article de calimaq, publié le 5 septembre 2018
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par Eric Hung-Ta Yang
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