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Le moteur qui fait avancer nos personnages de fiction : décryptage des « enjeux »

On définit souvent une histoire comme une chronologie, c’est-à-dire comme une progression temporelle. Durant le temps T de la narration, se déroulent des événements, qui par liens de causalité déclenchent eux-mêmes d’autres événements. Cet implacable mécanisme des causes et des conséquences tire les personnages à travers le temps de l’histoire et les rapproche du dénouement.

Mais la chronologie des évènements ne permet pas à elle-seule de capturer ce qui fait l’essence d’une histoire. Pour y parvenir, nous devons aussi la considérer sous l’angle du déplacement. Une histoire oblige un personnage à entamer un trajet. La narration devient alors une géographie.

Une géographie dramaturgique

Même s’il reste immobile, un personnage se déplace toujours : il quitte sa zone de confort – son point de départ, où résident ses habitudes et ses certitudes –, pour entamer un voyage vers l’inconnu. Ce voyage ne l’emmène pas forcément d’un lieu à un autre, mais au moins d’un état à un autre. À travers les choix qu’il fait, les décisions qu’il prend et les sacrifices auxquels il consent, le personnage essaie, se perd, tente autrement, et finit par réussir ou par échouer définitivement. Un personnage qui ne se déplace pas, c’est une histoire qui n’avance pas.

Mais le déplacement n’est pas un état naturel : on ne quitte jamais le confort de sa maison sans une bonne raison. Le trajet des personnages est motivé par des objectifs, desquels découlent des enjeux. L’enjeu est une raison d’agir, une motivation : c’est ce que le personnage risque de perdre ou de gagner. C’est donc ce qui l’incite à quitter un état stable pour un état instable.

Les enjeux se définissent en creux par des obstacles. Car une histoire fonctionne sur des déséquilibres : le statu-quo est en permanence remis en question par un incident, qui va forcer le personnage à choisir une direction, et donc définir un objectif. Plus l’objectif est difficile à atteindre, plus les enjeux sont élevés.

Même s’ils se recoupent dans certains cas, on peut tout de même distinguer deux types d’enjeux : les enjeux extérieurs au personnage et les enjeux intérieurs. Ces deux catégories ne s’opposent pas, au contraire : elles sont complémentaires et nous allons voir comment. En règle générale, une bonne histoire est un savant mélange d’enjeux intérieurs et d’enjeux extérieurs.

Enjeux extérieurs

Comme leur nom l’indique, les enjeux extérieurs au personnage se définissent à travers ses interactions avec son environnement. Le personnage choisit des objectifs en rapport avec le monde qui l’entoure, avec les situations autour desquelles il gravite et avec lesquelles il devra ou non entrer en contact. Plus concrètement, il s’agira, par exemple, d’empêcher les extra-terrestres de faire exploser la planète pour d’évidentes raisons de survie, de récupérer le Graal aux mains des Nazis pour éviter une apocalypse occulte ou de convaincre un autre personnage d’accepter un rendez-vous romantique pour mieux le séduire. Souvent, l’histoire égrène ses enjeux extérieurs par paliers : en venant à bout de plusieurs enjeux extérieurs mineurs, le personnage parvient à atteindre l’enjeu extérieur global.

Parfois un enjeu peut se résumer à faire triompher la justice en répondant à une simple question, par exemple : « qui a tué la victime ? » D’autres fois… c’est plus compliqué.

Les films d’action et d’aventure sont les exemples parfaits pour illustrer la multiplication des enjeux extérieurs. Ainsi, dans Indiana Jones et la Dernière Croisade, le premier enjeu extérieur est simple : Indiana Jones doit retrouver son père, disparu à Venise tandis qu’il était sur les traces du Graal, le calice ayant servi à recueillir le sang du Christ lors de la Crucifixion et auquel on attribue de terribles pouvoirs occultes. Bientôt poursuivi par les membres d’une secte chrétienne, l’enjeu provisoire change pour les personnages : désormais il faut fuir, et éviter d’être tué – ou réduit en charpie par l’hélice d’un bateau. Lorsque l’aventurier retrouve enfin son père, l’enjeu extérieur change encore : il s’agit de trouver l’emplacement du Graal avant que les Nazis ne s’en emparent et utilisent son pouvoir à des fins monstrueuses. Père et fils finissent par découvrir le Graal, mais Henry, le père d’Indiana, reçoit une balle dans le ventre. L’enjeu change à nouveau, car désormais Indiana a une raison personnelle d’aller chercher le Graal : sauver son père d’une mort certaine.

Les enjeux extérieurs évoluent naturellement au cours de l’histoire, de la même manière que nos buts se modifient constamment dans notre vie quotidienne : les circonstances changent, des obstacles imprévus se dressent, et nous y réagissons.

Enjeux intérieurs

Les enjeux intérieurs sont propres au personnage et relèvent de l’introspection. Mis face à lui-même comme dans un miroir, le personnage devient son propre juge, à la lumière de son caractère, de son éducation, de ses valeurs et de son expérience. Le personnage finira-t-il par devenir une « bonne » personne ? Agira-t-il en fonction de ses valeurs, ou de ses intérêts ? Choisira-t-il l’amour ou l’argent ? Penchera-t-il du côté obscur de la Force ? Fera-t-il la paix avec son passé ?

Poursuivons notre exemple avec Indiana Jones et la dernière croisade. Dès le début du film, Henry, le père d’Indy, est présenté comme un personnage froid et distant : au terme d’une course épique où le jeune Indy parvient à soustraire une antiquité des mains de contrebandiers, celui-ci se réfugie dans le bureau de son professeur de père. Mais ce dernier, ne prenant même pas la peine de se retourner, demande à son fils de compter jusqu’à 20 (en grec) avant d’être autorisé à lui adresser la parole.

Le ton est donné : Indiana et son père entretiennent une relation conflictuelle, mélange de distance filiale, de concurrence implicite et de mépris amusé pour la jeunesse – en témoigne le surnom Junior, dont le père s’entête à affubler le fils, même devenu adulte. Cette impression est confirmée un peu plus loin, quand la chercheuse Elsa Schneider lui décrit son père disparu comme une personne joviale et enthousiaste : un portrait dans lequel Indiana ne reconnait pas son père, qui lui a tout de même donné le nom de son vieux chien. L’impression de distance n’en est que renforcée. Et lorsque père et fils sont enfin réunis, les difficultés ne font que commencer : chaque interaction devient sujet à méprise et à quiproquos.

Dès lors l’enjeu intérieur est simple, clair, et c’est ce qui fait qu’il est universel : le père et le fils pourront-ils un jour faire la paix et se retrouver ? C’est lorsqu’Henry est mortellement blessé dans le Temple qui abrite le Graal que l’enjeu se dénoue : Indy subit un électrochoc et doit dépasser les conflits qui l’ont opposé à son père et, grâce à son aide, donner le meilleur pour le sauver.

Finalement Henry est soigné juste à temps par le pouvoir magique du calice, mais un faux-pas – littéralement – déclenche l’effondrement du temple. C’est le moment où tous les enjeux culminent : chacun lutte pour posséder le Graal, jusqu’au moment où Indy est confronté au choix final – et scénaristiquement brillant – qui entrecroise enjeux extérieurs et intérieurs : pour renouer définitivement le lien avec son père – et de manière accessoire sauver sa propre vie – il doit renoncer au Graal.

Indy est sauvé, mais le Graal est perdu. L’enjeu extérieur se solde donc un échec, enfin pas totalement puisque les Nazis ne l’auront pas non plus, mais l’enjeu intérieur, lui, est couronné de succès : Indy et son père sont réconciliés. Et c’est à ce moment, et seulement à ce moment, que le spectateur éprouve la sensation d’accomplissement de toute histoire menée convenablement à son terme.

Ce qui me fait dire qu’au fond, qu’il s’agisse d’extraterrestres, de fin du monde ou de guerre médiévale, les enjeux les plus importants d’une histoire sont aussi souvent les plus intimes – car ce sont ceux auxquels chacun d’entre nous peut personnellement s’identifier et se raccrocher.

En conclusion

La fiction mime la vie, et dans la vie nos motivations ne sont jamais monolithiques : elles ne forment pas un bloc toujours cohérent. En dramaturgie, la résolution des enjeux intérieurs et extérieurs peut poser des dilemmes aux personnages, parfois même leur mettre des bâtons dans les roues. En ce sens ils sont complémentaires, même s’ils s’opposent parfois. Car plus l’histoire offre de friction pour empêcher le mouvement, plus le personnage rencontre de difficultés, et plus nous entrons en empathie avec lui. Comme lui, nous luttons avec nos contradictions, nos peurs, nos idées reçues, et nous nous fixons aussi des buts à atteindre. Et de nous poser la question qui ne cessera jamais de revenir, jusqu’à la fin : en serons-nous capable ?

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Via un article de Neil Jomunsi, publié le 28 mai 2018
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