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Interview de Louise Didier : La coopération, une posture professionnelle où je me laisse transformer par le groupe

Après l’interview de Laurent Marseault : la coopération ouverte : un partage sincère !, les histoires de coopération reprennent avec celle de Louise Didier, la quincaillère GARC.ESS, co-fondatrice d’Animacoop Paris et animatrice du réseau des groupes locaux des Colibris.


Bonjour Louise est ce que tu peux te présenter ?

Je m’appelle Louise Didier et j’ai plusieurs casquettes. La première c’est la casquette de Garc.ess, avec Audrey Auriault. Garc.ess veut dire Groupe d’Accompagnement et de Recherche Coopératif en Economie sociale et solidaire, un nom bizarre mais on avait envie de faire un pas de côté, de titiller, de faire un petit rappel féministe même si ce n’est pas l’objet de notre travail. Donc Garc.ess, c’est de l’accompagnement et de la formation sur la question du travail collaboratif mais aussi l’expérimentation de notre propre objet et cadre de travail puisqu’on voulait être en indépendantes, tout en ayant la sécurité du salariat. Pour l’instant, l’expérimentation prend la forme d’une association mais bientôt nous passerons en Coopérative d’Activité et d’Emploi (CAE). Sous cette casquette Garc.ess j’ai un mi-temps pour l’association Colibris  : je participe à l’animation du réseau des groupes locaux.

Une autre casquette très importante c’est celle de formatrice pour Animacoop à Paris. Après avoir suivi Animacoop à Montpellier, il y a quatre ans on a monté Animacoop à Paris. En plus de la formation en elle-même, il y a aussi les relations entre formateurs comme les rencontres que l’on vient justement de vivre ces jours-ci qui sont supers riches pour approfondir nos contenus et nos postures.

Est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots clés ?

Le mot-clé que j’aime bien - et que j’ai inventé pour créer cette activité qui n’avait pas vraiment de nom - c’est « quincaillière ». Je me suis auto-proclamée quincaillière parce qu’on y entend le mot bricolage, l’idée de faire ensemble, et un peu la notion de bazar. Cela résonnait très fort pour moi parce que je viens d’une famille de quincailliers de génération en génération : mon grand-père avait une quincaillerie en Ardèche qu’il avait héritée de son père, de son grand-père etc.. Ce n’est pas arrivé jusqu’à moi, parce que les quincailleries aujourd’hui n’existent quasiment plus, mais je me sentais faisant partie de cette lignée et j’avais envie de devenir quincaillère.
Et puis le mot « collaboration » : cela recoupe beaucoup de choses mais c’est aujourd’hui ce qui me motive à être sans cesse dans la recherche et l’approfondissement parce que c’est infini d’expériences et de pratiques.

Qu’est ce qui a fait sur le plan personnel que tu es passée du côté de la coopération ?

Je pense que ce qui est venu me questionner c’est que j’ai commencé par étudier l’économie. J’étais très jeune à 18, 20 ans et on nous parlait de rationalité dans le marché, d’homo-économicus. C’était, certes, stimulant intellectuellement parce que cela a une certaine cohérence, mais ça me paraissait complètement à côté de la plaque par rapport à la réalité de ce que sont les gens et de comment ils travaillent : ce côté rationalité je trouvais ça complètement irréel. Donc, j’ai eu envie de voir comment rester dans cette économie, c’est-à-dire dans ce monde de l’échange, tout en prenant en compte la complexité de l’humain. Et donc au fur et à mesure de mes études, je me suis plutôt dirigée vers l’économie sociale et solidaire en pensant que rajouter ces deux aspects me permettrait de trouver un peu de profondeur. Et ensuite avec mes expériences professionnelles je suis allée jusqu’à la collaboration. Le chemin ça a été celui-là.



Est ce que tu pourrais présenter un ou deux projets collaboratifs qui t’ont marquée ?

Un projet qui m’a marqué : celui que j’ai mené au tout début de cette expérience professionnelle là à Paris. C’est celle d’une table de quartier dans le 18e arrondissement. Ils avaient une table de quartier physique où avaient lieu régulièrement des réunions, des rencontres et ils avaient envie de prolonger cela avec un outil numérique, ils sont venus me chercher pour les y aider. Ce qui était chouette c’est que les acteurs associatifs qui coordonnaient cette table de quartier étaient sincères dans l’envie de transmettre aux habitants l’animation de cette table et le partage de ce projet. Et ça a été la même chose quand je suis venue apporter l’outil numérique, c’est à dire que j’ai vraiment mené avec les habitants la réflexion sur ce que devait être cet outil numérique, la formation pour qu’ils le construisent et pour qu’il l’animent. On a monté une plateforme en ligne qui s’appelle Amisimpoi - parce que le quartier s’appelle Amiraux-Simplon-Poissonnier et comme c’était un peu long donc on a raccourci-. Amisimpoi est devenue une plateforme en ligne de ce quartier dans le 18e où il y a à la fois une carto des lieux sympas, un agenda des événements associatifs et municipaux de toutes sortes, des groupes de travail divers et variés et c’est vraiment animé par les habitants qui renseignent des éléments, qui ajoutent des lieux, qui modèrent etc.. Cela a été assez magique de voir une appropriation qui s’est bien passée et je pense vraiment que la clé a été que les animateurs au départ étaient sincères dans le fait qu’on allait pouvoir se passer d’eux et que c’était l’objectif.

Et puis peut-être une deuxième exemple de collaboration, c’est comment on travaille au sein d’Animacoop. C’est quand même très fort d’avoir des contenus de formations qui sont sous une licence Creative Commons BY-SA, c’est à dire pour lesquels on autorise une réutilisation notamment commerciale et que l’on en vive quand même ! Et ça en terme de modèle économique c’est super important et on l’explique souvent d’un point de vue pédagogique quand on parle des communs. Ca déclenche beaucoup de choses du coup dans notre travail entre formateurs puisque l’on a plus du tout la notion de concurrence qu’on pourrait avoir dans beaucoup de milieux professionnels, et donc on peut être sincèrement dans le partage de ce qu’on fait et donc dans le partage de nos difficultés. Moi j’adore pouvoir dire en tant que professionnelle : « ça je n’y arrive pas, j’ai vraiment du mal .. Est-ce que vous pouvez me dire comment vous faites ? M’aider à grandir ? », avoir cette humilité là pour continuer à apprendre moi-même. Et ça je ne peux le faire que dans un cadre de sécurité où il y a une vraie collaboration.

Est ce que tu pourrais nous présenter l’histoire d’Animacoop Paris ?

L’histoire d’Animacoop Paris c’est d’abord l’histoire d’Audrey et moi qui nous sommes rencontrées et formées dans le cadre d’un poste aux foyers ruraux. On travaillait pour la confédération nationale des foyers ruraux et l’animation de réseaux, c’est par ce biais que l’on a rencontré Outils Réseaux et qu’on a suivi nous-mêmes Animacoop - à Montpellier à l’époque parce qu’il n’y avait que les formations à Montpellier et Brest-. Il se trouve que j’ai suivi Animacoop au moment où Outils Réseaux a décidé d’essaimer et de proposer à d’autres d’en récupérer des bouts, à leur manière, dans leur ville, d’expérimenter l’archipélisation. Animacoop Paris arrive vraiment à ce moment de l’Histoire d’Animacoop où Outils Réseaux nous fait du pied pour dire « Montez Animacoop chez vous ».

On s’est monté en même temps que Gap et il y a eu une dynamique collective avec une équipe d’Animacoop qui s’élargit tout d’un coup et qui vient requestionner la formation. Ce qui a été génial c’est que l’on récupérait une formation qui existait, avec tout un historique et en même temps ils nous ont laissé la place pour venir bonifier, nous approprier ... et aujourd’hui il y a des choses que l’on a proposé qui sont intégrées, qui sont généralisés dans les autres villes. Animacoop Paris, c’est cette histoire là : cette continuité avec Outils-Réseaux et cet enrichissement avec notre identité qui est très « Educ-pop », très ingénierie de formation pour Audrey.
Le public est aussi une spécificité, parce qu’étant à Paris, on a des gens de toute la France. On doit avoir à peu près deux tiers de parisiens et un tiers de provinciaux comme on dit. Maintenant qu’il y a Animacoop Toulouse je pense que cela va être un peu moins le cas parce que l’on avait tous les gens du Sud-Ouest qui ont du mal à se connecter au reste de la France et que c’est toujours plus facile d’aller à Paris. On a cette particularité là d’avoir des gens qui ne sont pas du territoire. Et puis on a la spécificité d’avoir les animateurs des têtes de réseau, ce qu’il n’y a pas forcément ailleurs parce que nous avons toutes les confédérations. Ça c’est super intéressant et un grand défi pour nous parce que quand on a formé par exemple toute l’équipe de Wikimedia France, on s’est dit « Ouah, la pression ! est ce que l’on a vraiment des choses à apprendre à la directrice et au président de Wikimedia France ? ». C’était chouette de voir qu’avec nos formats d’animation, sur les communs, ils en savaient plus que nous et on leur a laissé la main. Mais sur d’autres aspects, comme l’infobésité, on avait aussi vraiment des choses à leur apprendre et ils étaient contents d’être là. Le principe d’Animacoop c’est d’avoir toujours une diversité dans les publics et on a pas mal d’agents des collectivités territoriales, on aime beaucoup cette mixité associatif / public, je sais que cela se joue aussi beaucoup à Brest de par les conventions avec la ville. A Paris on n’a pas réussi à formaliser de partenariat notamment avec la ville, on a un peu essayé mais cela n’a pas encore marché. Par contre on a cette grande mixité de publics que l’on aime.

Si tu avais à citer une difficulté dans la coopération ?

Pour moi ce qui est à la fois difficile et passionnant dans la coopération, c’est d’aller chercher à la fois une compétence, une posture professionnelle et mais aussi quelque chose d’assez intime parce que cela touche au comportement que l’on a par rapport à l’autre. C’est : comment je suis à l’écoute, comment je me laisse transformer par le groupe etc... Ça demande un travail sur soi qui est passionnant mais qui est le travail de toute une vie. Il y a aussi comment je m’autorise à venir travailler avec mon bébé (ma question du moment !), à participer à un séminaire avec mon bébé (l’interview se fait en présence de Suzanne : 6 mois !) et cela me questionne autant dans ma place personnelle que quand je suis formatrice sur ces questions de collaboration. Comment je fais pour transmettre cela à des gens alors que je ne fais pas du développement personnel, surtout pas, je ne suis pas psychologue, mais en même temps on sait que l’on vient remuer des choses assez intimes chez les gens. Donc pour moi c’est ce qui est à la fois passionnant et compliqué dans la coopération et c’est ce qui est aussi indispensable dans la société d’aujourd’hui : c’est qu’on refasse le lien entre des postures individuelles et des actions collectives. C’est aussi ce qui me plaît beaucoup chez Colibris : ce qu’ils appellent chez eux la « révolution intérieure ». Donc c’est toujours ce rouage là qui me titille et qui m’intéresse. C’est parfois une difficulté pour moi parce que je sens bien que dès que je suis un peu fatiguée que j’en ai marre, que je ne suis pas en forme, je rebascule dans un truc de rigidité de posture personnelle où je suis beaucoup moins à l’écoute, beaucoup moins souple donc beaucoup moins dans la coopération.

Et à l’inverse qu’est ce qui te semble facilitateur pour la coopération ?

La convivialité  ! À Animacoop par exemple on tient à ce que le premier soir on aille boire des coups ensemble, ou manger le soir et même que cela soit payé sur le budget de formation pour montrer aux gens que ces temps de convivialité font partis de ce qu’on transmet sur la coopération. La semaine dernière on faisait la première rencontre des anciens animacopiens de Paris des trois sessions sur Paris, on a passé l’après-midi ensemble à refaire des accélérateurs de projet, refaire des apports de contenus et surtout finir sur un apéro. Et on a été très contents car cela faisait vraiment partie du programme et je pense qu’il y a là quelque chose presque de subversif. Ça vient aussi questionner toutes les entreprises qui disent qu’elles font de la coopération et de la collaboration et qui, en fait, continuent à créer de la souffrance pour les individus à l’intérieur des structures, parce que je pense qu’elles n’osent pas aller jusqu’à vraiment créer de la convivialité qui requestionne l’efficacité, la rentabilité.

Quel conseil tu donnerais à quelqu’un qui voudrait démarrer le montage d’une formation comme Animacoop Paris ?

Former une équipe parce qu’en fait on ne peut pas savoir tout faire. Animacoop en particulier a tellement de facettes c’est à la fois des outils numériques, des outils méthodologiques, de l’animation, du politique, il faut savoir argumenter sur les communs. Et puis toute la partie administrative et logistique d’une formation : il faut savoir faire des dossiers de financement pour des OPCA, trouver une salle - trouver une salle à Paris avec un petit budget c’est une vraie compétence !-, suivre les inscriptions ... C’est tellement de compétences à la fois qu’on est obligé de bien former une équipe et ça c’est une très bonne leçon d’Animacoop. Si on pouvait le faire tout seul, ce serait incohérent par rapport à l’objet même de la formation. Ca fait du bien aussi aux formateurs d’être obligés d’être plusieurs : on est obligés d’être un peu fort et prétentieux pour être formateur parce que l’on est obligé de tenir face à un groupe, alors il faut contrebalancer avec un peu d’humilité et de collectif.

Est ce qu’il y a quelque chose qui t’as étonnée de la présentation des compétences faite par Elzbieta tout à l’heure ? (voir « L’état d’esprit collaboratif », « faire avec » et « avoir le souci des communs » : trois pivots pour coopérer)

De la discussion j’ai retenu ce qu’elle appelle les « mines de rien » cela rejoint ce que je disais sur la convivialité, c’est comment il se passe des choses de l’ordre de la transmission informelle mais qui sont aussi super importantes parce que c’est ce que les gens vont retenir là où parfois dans un long exposé qui est très cohérent en théorie, en fait les humains en face, ils s’ennuient. Un « mine de rien » cela peut être par exemple quand on fait des groupes de travail, proposer au groupe de se donner un petit nom sympa qui fait qu’il y a une identité qui émerge et qu’on va se marrer parce que l’on a choisi un nom un peu fictif. C’est proposer quelque chose qui, à priori, ne sert à rien mais qui en fait dit quelque chose sur comment on crée une identité de groupe et comment on crée de la convivialité.

Est-ce que tu aurais quelques lectures et personnes qui t’auraient inspirée sur la coopération ?

Pour moi tout a commencé avec Laurent Marsault, voir Laurent Marseault : la coopération ouverte : un partage sincère ! ce qui est inspirant avec Laurent c’est que les propos sont cohérents avec l’Homme, il incarne vraiment ce qu’il dit. Non seulement ses propos sont passionnants et c’est un bon orateur mais on sent qu’il incarne, qu’il cherche à le vivre pour de vrai et quand on travaille avec lui, on voit qu’il essaie d’appliquer ce qu’il prône, d’assumer. Il pourrait prendre facilement la grosse tête et en fait il reconnaît que, comme n’importe qui dans un projet collaboratif, il y a des trucs qui fait bien et d’autres pas et qu’il y a des trucs sur lesquels franchement il ne faut surtout pas compter sur lui.

Quand j’ai eu du temps au début de mon activité de quincaillère, j’ai lu Rifkins (La nouvelle société du coût marginal zéro) et Bauwens (Sauver le monde) : c’était drôle de les lire à la suite, d’avoir en parallèle la formulation d’un américain et celle d’un européen.

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Via un article de Michel Briand, publié le 6 septembre 2018
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