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A Brest, avec ceux qui font la fabcity

Publié le 10 juillet 2018 par Ewen Chardronnet sur Makery.info

Que s’est-il passé à Brest depuis que la ville a été labellisée Fab City il y a un an ? A la veille de l’ouverture du Fab City Summit et de FAB14 France, Makery est allé enquêter sur place.

Brest, envoyé spécial

Atelier de préparation de la labellisation Fab City en juillet 2017. © DRAtelier de préparation de la labellisation Fab City en juillet 2017. © DR

En ce début juillet, le campus de l’Institut Mines-Télécom Atlantique accueille le 8ème Forum des usages coopératifs, une manifestation nationale organisée par la ville de Brest qui rassemble près de 400 acteurs français de la médiation numérique. Nous sommes à quelques jours du début de FAB14, la convergence mondiale des fablabs en France, et du Fab City Summit, à Paris du 11 au 13 juillet. Le Forum est l’occasion pour les acteurs de Fab City Brest de se rassembler et de faire un état des lieux, un an après la labellisation à la FAB13 à Santiago du Chili.

Depuis, que s’est-il passé à Brest ? Certains diront pas grand-chose, la rentrée de septembre 2017 ayant été marquée par un temps de réorganisation des services et par l’ouverture du nouveau fablab de l’université UBO Open Factory, acteur majeur du projet. D’autres qu’il y a eu maturation à l’automne et pendant l’hiver, puis le début d’un nouveau cycle de développement. « Le concept de fabcity est encore difficile à définir », avance Anne Le Gars, designeuse et fabmanageuse en charge du programme Fab City pour le fablab Open Factory.

Les nouveaux locaux de UBO Open Factory, à la fac de sciences de l’université de Bretagne occidentale. © Ewen Chardronnet

Qu’est-ce qu’en effet une fabcity ? « Pour faire vite, une fabcity c’est une ville qui s’engage à relocaliser 50% de sa production à l’horizon 2054. Soit quarante ans après le lancement du réseau à Barcelone en 2014, pour se fixer une feuille de route », explique Anne Le Gars. Cette journée d’ouverture du Forum des usages coopératifs est l’occasion pour les acteurs d’expliquer les raisons de leur engagement dans la démarche fabcity. On écoute attentivement Ronan Pichon, élu au numérique à la ville de Brest, Yves Quéré, qui dirige l’UBO Open Factory, ou encore Myriam Blondy de l’Adess29, l’association de développement de l’économie sociale et solidaire en Finistère.

Au Forum des usages coopératifs, l’élu Ronan Pichon (à g.) explique l’engagement de Brest Métropole dans Fab City Brest. © Ewen Chardronnet

Après cette introduction, place à l’atelier. « Le nœud, c’est l’ingénierie humaine, dit Anne Le Gars. On anime les réunions par le design. C’est assez déroutant pour certains, mais tellement efficace en termes d’engagement et de résultats ! Cela force chacun à réfléchir à son positionnement, à libérer la parole sur les croyances limitantes autour du projet, et ça a montré que cela pouvait mettre en lumière les forces en présence. »

Les discussions vont bon train dans un format de « world café » où l’on parle résilience, mobilisation citoyenne, coopération ouverte. Mais où l’on décompose aussi le vocabulaire « bullshit » du marketing urbain : c’est en tout cas ce que clame d’emblée Anthony Auffret des Petits Débrouillards et Fabriques du Ponant lorsque l’on demande de définir le terme « développement durable ».

Yves Quéré (UBO Open Factory, à g.) et Anthony Auffret (Petits Débrouillards, à dr.) en atelier « world café » sur la fabcity au Forum des usages coopératifs. © Ewen Chardronnet

Des fablabs à la relocalisation de la production

L’atelier a le mérite de défricher ce que signifie une relocalisation de la production. Relocaliser la production, c’est réduire les transports de marchandise, on peut donc considérer la fabcity comme un des outils permettant la mise en œuvre des plans climat de réduction des émissions carbonées en conformité avec l’Accord de Paris signé à la COP21 en 2015. Relocaliser la production, c’est aussi réduire la production de déchets. L’originalité de la fabcity est qu’il s’agit d’une théorie de l’urbanisme ayant émergé de la philosophie des fablabs, s’inspirant des principes de partage internationaux des fichiers ouverts de la fabrication numérique, pour étendre à tous les objectifs de réduction des déchets de l’économie circulaire. Tomás Diez, initiateur du concept de Fab City, posait ainsi dès 2012 que le principe Dido (Data In, Data Out) de circulation des biens pour une fabrication locale pouvait supplanter le système Pito (Product In, Trash Out), qui pollue et asphyxie notre planète.

Design thinking au Forum des usages coopératifs pour penser la fabcity. © Ewen Chardronnet

Aujourd’hui, si ce sont bien souvent des fablabs qui sont à l’impulsion de la démarche, le réseau Fab City s’est émancipé du réseau des fablabs de la Fab Foundation. Il s’oriente vers sa propre fondation. En quelques années, des villes leaders comme Barcelone, Detroit, Shenzhen, Boston ou Curitiba au Brésil ont relevé le défi. Pour être labellisée Fab City, il faut que la candidature soit portée par des élus qui s’engagent publiquement (en vidéo, par écrit) à rejoindre les objectifs de relocalisation de la production. Brest est la troisième ville en France, après Paris et Toulouse-Occitanie, à avoir obtenu la labellisation.

La vidéo de la candidature de Brest au réseau Fab City, 2017 (en anglais) :

Racines numériques

Si le projet de fabcity a pu émerger à Brest, c’est sans doute parce que la ville est proactive depuis de nombreuses années dans le secteur de l’accès au numérique et de la réflexion sur les communs. Tous les acteurs actuels de Fab City Brest créditent à ce titre Michel Briand, élu vert en charge du numérique sur trois mandats, qui a marqué les orientations de la politique numérique de la ville et de sa métropole. Elisabeth Le Faucheur, responsable du service Internet et expression multimédia à la ville et coordinatrice du Forum, défend ainsi la politique d’appropriation sociale du numérique brestoise initiée par Michel Briand : « On bénéficie du temps long et de la continuité politique. »

Dès 1995, l’objectif du service avec Michel Briand a été de se mettre dans une posture de facilitation, de porter des valeurs autour des biens communs, du libre, du partage, de l’essaimage, et d’aider les gens à monter leur projet, de croiser des réseaux et de faire travailler ensemble des personnes qui ne se rencontraient pas, des secteurs éducatif, socioculturel, social, etc., pour qu’ils comprennent que le numérique les concernaient tous. Ce souci de faciliter le chemin vers le numérique s’est notamment traduit par la création des Points d’accès publics à l’Internet (Papi). Aujourd’hui, il en existe plus d’une centaine sur le territoire, dans tous les équipements de quartier et les médiathèques, qui sont équipés en matériel de prêt sur la base du volontariat, à condition de proposer de l’accompagnement.

Le fablab UBO Open Factory est l’un des piliers de la fabcity brestoise. © Ewen Chardronnet

Pour Ronan Pichon, qui a pris la suite de Michel Briand, la politique numérique de Brest n’a jamais cessé de viser à apporter du soutien aux différents acteurs de la médiation numérique. « Chaque année la ville lance un appel à projets non concurrentiel qui vient donner un coup de pouce à plus ou moins une quarantaine de projets d’appropriation du numérique, que ce soit dans le social, l’éducation, l’innovation », rappelle-t-il.

C’est aussi la proximité des acteurs à Brest qui fait avancer le projet de fabcity. Ronan Pichon est aussi vice-président auprès de Brest Métropole où il suit le numérique, l’économie sociale et solidaire et le développement durable. En 2015, il prépare le rapport Brest Horizon Digital. Au même moment, Yves Quéré, enseignant à la faculté des sciences qui monte le fablab, lui propose d’étudier les principes du jeune modèle de la fabcity. D’ailleurs, le fablab veut être ouvert sur l’extérieur et s’est associé au master de design de la transition de l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne (Eesab). Le concept de fabcity leur semble un bon vecteur pour des projets communs. L’élu se saisit de l’idée et l’intègre à son rapport dans les orientations prioritaires visant à faire de Brest une « ville collaborative et connectée ».

« Il a fallu creuser ce que c’était, d’autant qu’on était dans la mode de la smart city, et j’ai toujours été très réservé sur cet outil de promotion commerciale au service de gros opérateurs qui a eu quelques échecs retentissants », dit Ronan Pichon. Et si la fabcity est toujours en construction, l’idée l’intéresse « car elle met la finalité avant les moyens. Pour moi, la fabcity c’est avant tout diffuser dans la ville, pour les habitants et les professionnels, les savoirs, les compétences, les envies, qui permettent aux habitants de ne pas être seulement consommateurs, de ne pas se retrouver victimes des évolutions et des usages de la technique. »

Le projet brestois se concrétise avec le festival Science Hack Day à l’automne 2016, une manifestation de 48h impulsée par les Petits Débrouillards qui vise à imaginer la ville de demain. Anthony Auffret propose un atelier pour poser les bases d’une vision brestoise de la fabcity. C’est un peu l’acte de naissance de l’ambition de labellisation, avec la volonté de rassembler différents acteurs de l’enseignement et de la formation, de la collectivité, des associations, de l’économie sociale et solidaire, de l’urbanisme et de l’open data.

Présentation de l’initiative brestoise au Fabfestival de Toulouse en mai 2017. © Makery

Les indicateurs de la fabcity

Parler d’objectif de relocalisation de 50% de la production implique de s’intéresser à des indicateurs pour mesurer l’impact des politiques de fabcity. Au cœur de la machinerie fabcity se trouve le Fab City Dashboard (dont on vous avait parlé ici) que Jade Georis-Creuseveau et Cécile Guégan de Data Terra ont exploré. Ces deux géographes animent un atelier lors du Forum des usages coopératifs. La question des indicateurs de l’OCDE choisis par le Fab City Dashboard s’avère compliquée quand on zoome à l’échelle d’une ville. « Il faudra vraisemblablement démarrer par une filière pour pouvoir tester un tableau de bord », dit Jade Georis-Creuseveau.

Embarquées depuis l’hiver sur une étude des indicateurs possibles de la fabcity brestoise, elles ont étudié le cas de Plymouth en Cornouailles, ville jumelée à Brest qui ambitionne la labellisation Fab City. « Plymouth avait déjà une politique d’open data pour la protection de l’environnement, le développement économique, l’innovation sociale. » En ce début juillet à l’IMT, ça discute web scraping et outils libres. Jade explique qu’il y a encore du chemin à faire dans les données ouvertes, évoquant l’intérêt de se rapprocher de démarches comme Dododata, « dodo » pour « demande d’ouverture de données ».

Un tableau de bord qui permet aux citoyens de comprendre en quoi le mouvement maker peut avoir un impact sur la résilience urbaine. © Fab City

Brest en communs

Pour Elisabeth Le Faucheur, la coordinatrice du Forum, « On sent avec Fab City Brest un mouvement où les acteurs de la manifestation “Brest en communs” (née en 2009, ndlr) s’autonomisent de plus en plus. C’est un peu le fruit de toutes ces années, et en ce sens il ne faut pas tarder à ce que le projet devienne concret. » Brest y adhère, selon elle, parce que sa politique « a adopté une posture horizontale, jamais descendante, et cette façon de faire génère une communauté d’acteurs dont la singularité est cette culture des communs et l’ancrage sur les quartiers ». D’autant que depuis 2015, la ville a lancé les Papi-Fabs pour les Papis qui souhaitaient ajouter la fabrication numérique à leur espace.

« Dans le quartier de la Cavale blanche, ils travaillent avec des adolescents sur des ateliers robotiques, et certains parents sont même devenus ressources dans la formation, explique-t-elle. A Kerourien, il y a une tradition d’activité de menuiserie et nous allons les équiper d’une découpeuse laser. Rajouter du numérique dans une activité liée à la menuiserie permet de rendre les gens plus compétents. En renforçant leurs capacités, nous renforçons la citoyenneté. » Ronan Pichon confirme : « Nous sommes en train de lancer un projet “fab@Brest” qui a pour ambition de permettre aux habitants qui auraient envie de s’initier à la fabrication numérique de trouver sur une cartographie les endroits qui leur permettraient de répondre à leurs besoins. »

Fabcity et réemploi

Cet intérêt pour le travail du bois se retrouve aussi dans les coopérations autour du réemploi entre la recyclerie Un peu d’R, le master de design de la transition de l’Eesab et le collectif d’architectes et designers Les ManufActeurs (dont on vous avait parlé ici). Pour Thierry Abalea, qui anime le Lieu-Dit, un pôle de coopération d’une dizaine d’acteurs de l’économie circulaire, la recyclerie est un exemple de bonnes pratiques pour l’avenir de Fab City Brest.

Emmanuel Gazin à la recyclerie Un peu d’R. © Ewen Chardronnet

A la recyclerie justement, on rencontre Emmanuel Gazin, qui fait de la récupération d’objets depuis une dizaine d’années. « Notre premier acte a été un versant social, explique-t-il. Il y a des gens qui entrent dans un logement social mais qui n’ont rien pour l’équiper, et d’autres dont les caves et greniers sont pleins. On est partis de là. On regarde ce qu’on peut récupérer et utiliser et comment on peut coopérer avec les travailleurs sociaux du pays de Brest. » Aujourd’hui, Un peu d’R, c’est 220 tonnes de déchets évités en 2017, 230 logements sociaux équipés par an, 8 salariés, 50 bénévoles, 4 services civiques et 20 personnes en insertion.

Dans les locaux d’Un peu d’R, on observe des piles d’unités centrales d’ordinateurs de bureau. « Assez vite, nous avons constaté qu’il existe une quantité de matériel informatique déclassé, et petit à petit nous sommes entrés en relation avec des administrations et des entreprises. Aujourd’hui, nous récupérons environ 800 ordinateurs par an que nous reconditionnons. Au départ, nous les remettions exclusivement en circuit dans le secteur social, mais aujourd’hui nous équipons aussi des jeunes entreprises aux budgets réduits. »

Faire tache d’huile

Emmanuel Gazin en est persuadé, la fabcity se fera par le dialogue avec les entreprises et le changement des modes de consommation. « Avec le magasin, nous avons travaillé sur des ateliers de techniques de réparation, de relooking de meubles, etc., et cela nous a amenés à nous intéresser au mobilier de bureau, tables, chaises, et la manière de structurer cette filière. Il existe des gisements de mobilier parfois en super état ! » S’il est convaincu de l’intérêt de Fab City Brest, il pense qu’il y a encore des progrès à faire pour « se sentir vraiment “ambassadeur”, de manière à faire tache d’huile auprès d’autres acteurs. Quand on est présent sur une déchetterie toute une journée, on discute facilement avec 50-70 personnes, ce serait intéressant de pouvoir informer ces gens de la démarche. De la même manière, toutes les associations qui sont sur les forums “climat déclic” organisés à Brest devraient pouvoir être moteurs de la fabcity. »

Le projet Fab City Brest a besoin de dépasser le stade de l’idée : « Il faut que le grand public puisse s’approprier ce label, d’autant que nous sommes déjà très sollicités, sur des forums de la transition, des week-ends du développement durable, le label zéro déchet zéro gaspillage, etc. Si la politique générale de la métropole brestoise n’est pas mise en cohérence, il y a un risque de brouiller les messages. Pour cela, un animateur territorial serait vraiment nécessaire, voire un lieu identifié, du type Darwin à Bordeaux ou Ecossolies à Nantes. »

Aperçu de la fabcity par les ManufActeurs : le mobilier sur l’esplanade Cesaria Evora a été imaginé avec les habitants, puis monté en chantier participatif fin 2017. © Les ManufActeurs

Un « barter » pour le Finistère

Pour soutenir les circuits courts et le réemploi, Thierry Abalea du Lieu-Dit a pensé à une plateforme de troc interentreprises dans le pays de Brest et le Finistère de type barter, qui s’inspirerait de Breizh Barter. Le Lieu Dit et B2B Breizh, coopérateur de la SCIC France Barter pour le Grand Ouest, se sont rencontrés récemment. « Nous avons défini les modalités et conditions techniques et financières de déploiement de cette plateforme sur le pays de Brest via le Lieu-Dit qui deviendrait le correspondant local de la plateforme. Nous finalisons le montage financier local. Nous envisageons une mise à disposition d’ici fin 2018 avec une réelle montée en puissance à compter de 2019 », explique Thierry Abalea. Et quand on le questionne sur l’engagement de la mairie, il répond : « Pour le moment, la Fab City Brest, c’est avant tout Fab City Brest Métropole, ce qui est une bonne chose en soi, même si on peut regretter que les élus à Brest ne s’intéressent que trop peu aux enjeux de la fabcity. »

« Le vrai challenge économique se joue sur l’élargissement de la métropole brestoise, la plus petite métropole de France, entourée aux trois quarts par la mer, où la question de la résilience face au risque de coupure avec le reste de la France a toujours été cruciale, rappelle-t-il. Le projet de fabcity peut avoir un réel apport sur ces questions. »

Bref, à Brest, « les ingrédients existent, les acteurs existent, affirme Thierry Abalea. Reste à imaginer un coportage entre collectivités, université, entreprises, associations et acteurs de l’ESS. » Après leur venue en nombre au Fab City Summit de Paris du 11 au 13 juillet, les acteurs de la fabcity brestoise se retrouvent en septembre pour discuter de la création d’une association. Manière de réunir « ceux qui veulent s’engager, voire ceux qui veulent financer, dit Anne Le Gars, et “passer la barre” comme disent les surfeurs. »

Retrouvez au Fab City Summit du 11 au 13 juillet l’équipe Fab City Brest : à l’atelier Waste Factory (13/07, 16h-18h) sur l’usinage d’ailerons de surf à partir de plastique recyclé et au workshop sur le rôle des collectivités dans le développement des fabcities (12/07, 10h-12h)

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Posté le 26 juillet 2018
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Remise des diplômes campus de Brest, Promotion 2017
par IMT Atlantique
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