On trouvera en ligne le sommaire, avec accès au texte de l’éditorial et aux résumés des articles
Sommaire
- Editorial : E. KESSOUS, S. PROULX
- Quand les objets deviennent communicants. La mise en confiance des acteurs humains et la question des traces numériques E. KESSOUS
- Identity control, activity control : from trust to suspicion M. MARZOUKI
- De l’utilité d’une carte d’identité électronique pour sécuriser le monde numérique F. MATTATIA
- L’identification par radiofréquence (RFID), une technologie en mal de régulation juridique S. LACOUR
- Enfants, sécurité et nouveaux médias : une revue des travaux anglo-saxons B. LELONG, C. METTON
- Security : always too much and never enough. Anthropology of a non-starter market D. BOULLIER, P. JOLLIVET, F. AUDREN
- Des vigiles invisibles : les administrateurs-réseaux et la sécurité informatique F. CHATEAURAYNAUD, P. TRABAL
- The professionalisation paths of hackers in IT security : the sociology of a divided identity N. AURAY, D. KAMINSKY
Première page de l’Editorial
La sécurité dans un monde numérique
La thématique de la sécurité devient centrale pour le développement de l’économie numérique, elle concerne principalement l’Internet pour lequel le développement du haut débit conduit à de nouveaux risques pour l’utilisateur (trojan, spams, phishing,..), mais s’étend depuis à d’autres sphères de la société de l’information, elles aussi concernées par la numérisation : les téléphones mobiles, la voix sur IP et plus récemment les dispositifs d’identification ou de contrôle (carte RFID, biométrie…). Cette thématique fait souvent l’objet de regards experts mesurant l’innocuité des ondes électromagnétiques, la fiabilité des protocoles et du code informatique ou des méthodes d’authentification biométrique. Sans la délaisser totalement, les sociologues et les économistes investissent peu cette question. Pourtant la sécurité renvoie également à une dimension plus personnelle, mais également plus politique, portant sur le respect de la vie privée et la constitution d’une identité numérique.
L’une des raisons de cette désaffection sur ce sujet central tient à ce que « la sécurité » en tant que telle n’est pas une catégorie facile à manier en sciences sociales. On parle plus aisément de « sentiment de sécurité », de confiance, de « société de la surveillance » ou de risques. Autant de catégories qui permettent de circonscrire notre objet par des facettes d’analyse bien différentes. La sécurité dans l’économie du numérique est souvent évoquée pour valoriser l’efficacité d’une technologie (comme l’open source) ou pour expliquer les freins psychologiques à l’émergence de nouveaux marchés (comme le commerce électronique dans les années 2000). Souvent exogène aux modèles économiques, la notion de confiance n’est pas mieux lotie. Combien de fois avons-nous entendu l’incantation ? Il faut « rétablir la confiance », élément manquant, mais au combien indispensable, lorsque tous les paramètres objectifs de sécurité sont réunis. La confiance est parfois considérée comme le seul choix possible – le choix rationnel – en situation de risque. De telle sorte que certains auteurs ont pu affirmer que l’on n’avait pas besoin de la notion et qu’il fallait la réserver aux relations intimes (Williamson, 1993).
Pourtant un des moyens d’établir la confiance est d’établir des règles, claires et reconnues organisant la transparence des marchés. Mais ces règles peuvent elles-mêmes faire l’objet de polémique – être l’objet d’une affaire pour reprendre les termes de Chateauraynaud et Thorny (1999) – aboutissant à une crise cumulative de confiance. En sociologie, la notion de confiance a fait l’objet d’une littérature abondante. On la trouve historiquement chez des auteurs comme Simmel, Weber ou Luhmann. La confiance est une entité sociale, un mode de coordination en soi, un des auteurs des Économies de la grandeur (Boltanski et Thevenot, 1991). Sans être toujours bien définie par les auteurs qui la mobilisent, la confiance sert de catégories d’analyse à des phénomènes très variés : histoire des sciences, marchés financiers, institutions politiques, monnaie, éducation, etc. Si on peut considérer qu’en économie la confiance n’est nulle part, en sociologie elle semble se dissimuler partout. Ce partage des rôles est symptomatique de la manière dont les deux sciences sociales perçoivent l’étanchéité de leurs disciplines réciproques, sans aucune hybridation et mutualisation possible (Orléan, 2000).
La notion de risque semble avoir un destin mieux partagé dans les sciences sociales. Pourtant, encore une fois, les disciplines y mettent des contenus fort différents. Élément constitutif de la naissance de l’État providence et du droit social contre le droit civil (Ewald, 1989), la notion de risque permet d’intégrer dans les outils de l’économiste les différents états de nature envisageables. La théorie de l’utilité espérée a néanmoins un statut ambigu car elle permet à la fois d’évaluer la perception par rapport au risque et le revenu marginal de l’agent. (Allais, 1953). Le risque en sociologie est, au contraire, un moyen de mesurer les comportements déviants à la norme (la « prise de risque ») tant aux niveaux individuel que collectif, notamment lorsqu’il s’agit d’évaluer les politiques publiques (Perreti- Watel, 2000).



Imprimer la page