@ Brest

Relier et partager autour du web

Wikipédia et la légitimité de la construction collective du savoir sur internet

Comment construire une référence sur le savoir ?

Peut-on construire un savoir à partir de contributions anonymes ? Comment en maximiser la qualité ? A partir de l’exemple de Wikipédia, nous allons chercher à comprendre ce qu’apporte la co-construction des connaissances et cerner la pertinence des contenus produits. Car il existe de plus en plus de contenus produits de façon coopérative. Certains proposent même des savoirs de référence qui n’étaient jusqu’à présent proposés que de façon centralisée par un groupe d’experts reconnus.

Reprise d’un article publié par Internet actu

Dans : Articles/Usages/Coopération - Par A Klein le 25/05/2005

(magazine en ligne sous licence Creative Commons)

Document préparé par Arnaud Klein du groupe Intelligence Collective de la Fing à partir des contributions de Arnaud Lafont, Bernard Prieur-Smester, Sébastien Sauteur, Yann Le Guennec, Fabien Lair, Pierre Levy, Yann Forget, Daniel Kaplan et Jean-Michel Cornu ainsi que les liens web indiqués lors de la discussion - mai 2005.

Wikipédia ?

« Wikipédia est une encyclopédie libre, gratuite, universelle et multilingue, écrite par des volontaires et basée sur un site Web utilisant la technologie wiki ». Le Wiki est un site web collaboratif qui permet à tout internaute qui le souhaite d’en éditer lui-même les pages, sans connaissance technique.simplement et rapidement (voir le dossier publié sur InternetActu.net).

Le projet a commencé le 15 janvier 2001 en langue anglaise. Actuellement environ 1 500 000 articles sont recensés dans 200 langues par 16000 contributeurs réguliers. L’encyclopédie francophone comporte près de 100 000 articles grâce à la participation de milliers de contributeurs. Wikipédia fait partie des 200 sites les plus visités au monde.

- La Fondation Wikimedia est l’organisation qui chapeaute Wikipédia, Wikitionnaire, Wikiquotes, Wikilivres, WikiSpecies, Wikinews, Wikicommons et Wikisource (voir ci-dessous). Wikimedia est une fondation privée par les lois de l’État de Floride aux États-Unis. Son existence officielle a été annoncée le 20 juin 2003, par Jimbo Wales, cofondateur de Wikipédia. La fondation possède maintenant une branche française, Wikimédia France, association loi 1901 de droit français créée le 23 octobre 2004.

- Wikitionnaire, un projet de dictionnaire écrit collectivement, commencé le 22 mars 2004. Il existe actuellement 3500 articles en français.

- Wikiquotes, somme de citations accessibles librement et gratuitement sur Internet, commencé depuis le 17 juillet 2004. Il y a actuellement 10 000 articles, dont 1500 en français.

- Wikilivres(en anglais Wikibooks) s’est donné pour but de mettre gratuitement à la disposition de tous, des textes pédagogiques au contenu libre. Démarré le 10 juillet 2003, le projet comptait fin février 2005 663 sections rassemblées dans plusieurs dizaines de « livres ».

- Wikispecies se veut un répertoire ouvert et libre des espèces d’êtres vivants. Le projet est en phase de démarrage.

- Wikinews une source d’information d’actualités libre. Le projet consiste à produire des reportages ou à synthétiser l’actualité, de façon collaborative, tout en adoptant un point de vue "neutre".

- Wikicommons est destiné à constituer un « conservatoire central de contenus libres », comprenant des images, de la musique, des textes écrits et parlés. Wikicommons a démarré le 7 septembre 2004. Au 12 février 2005, on dénombrait 7766 entrées et 36 007 fichiers multimédia dans Wikicommons.

- Wikisource est un site hébergeant des textes dans le domaine public ou sous licence GFDL. Il contient actuellement environ 15000 articles.

On trouve aussi des projets collaboratifs indépendants de Wikimédia.

- Jurispedia, un « projet encyclopédique consacré aux droits du monde et aux sciences juridiques et politiques » a été lancé en décembre 2004 à l’initiative de plusieurs universités. Les articles des étudiants, enseignants et professionnels des « droits du monde » sont mis à disposition sous une licence Creative Commons.

- Le projet de cartographie des cratères de Mars est un autre exemple de contributions anonymes à la création d’un contenu. Initialement confié à des doctorants et des experts universitaires qui n’ont pu prendre le temps nécessaire pour le mettre en oeuvre, le projet a pris véritablement forme lorsqu’il a été ouvert à toutes les bonnes volontés. Des milliers d’amateurs se sont chargés du travail.

- Limbes
a pour objet de faire voyager, quelques instants, ou plusieurs heures, dans un imaginaire collectif et littéraire. Page après page, on y trouve des bouts de poèmes, de petites nouvelles, des textes sans début ou sans fin, plus ou moins bien présentés ou écrits, avec des images parfois. Ces morceaux ne sont pas signés et peuvent être modifiés par tous, à tout moment. Limbes s’offre donc comme un outil de création littéraire collectif et anonyme qui a pour but de collecter le meilleur de la créativité de chacun et de le mettre à la disposition des rêves de tous.

- Wikitravel est un projet de guide de voyage sous licence Creative Commons.

Mais ces phénomènes de grande ampleur suscitent de nombreux débats dans le public, les médias et la communauté scientifique. Qu’en est-il de la qualité des contenus ? Qui les contrôle ? Qui les valide ?

La co-construction de connaissances

La collaboration à large échelle

De nombreux participants interagissent pour mener à bien ce travail. L’intérêt de Wikipédia réside autant dans le niveau de connaissance qui est diffusé par des émetteurs vers des récepteurs, que dans la capacité effective du groupe à co-construire cette connaissance.

Mais un wiki ne donne pas spontanément naissance à une structure cohérente et fertile : c’est un espace ouvert qui autorise une expression et une flexibilité phénoménale. Cependant, au même titre qu’un jardin, il demande des soins constants et un grand souci d’organisation. A ce titre, Wikipédia est un exemple de jardin bien entretenu. Son succès repose sur un noyau dur de participants, en communication constante les uns avec les autres, qui assument spontanément des rôles de responsables, définissant et contrôlant les lignes directrices, comme la neutralité du ton et l’interdiction d’exploiter les oeuvres sous copyright.

Le partage des connaissances

Wikipédia met en avant le partage pour arriver à construire de la valeur dans les connaissances produites. Partager ne signifie pas imposer. C’est par l’argumentation que les connaissances se mettent en place sur Wikipédia, ainsi que par la rigueur des documents et des sources utilisées. Dans l’esprit du respect du copyright, il est impératif de prêter une attention particulière à ce que ne soient pas insérés de textes ou d’images protégés.

La transdisciplinarité en action

C’est par la collaboration et la multiplication des interventions, à partir de connaissances et points de vue différents, que Wikipédia entend accéder à une forme de neutralité, éviter les dérives sectaires, politiques ou marchandes et dépasser les querelles de paroisse en donnant la possibilité à chacun de faire valoir ses arguments.

Mais à mesure qu’augmente le nombre des participants à Wikipédia, les décisions tendent à passer de plus en plus du consensus à la majorité. Le risque est de tomber dans le vote, plus seulement pour les questions formelles ou procédurales, mais aussi pour définir les contenus éditoriaux. On parle aussi de « guerres de version » sur des sujets polémiques tels que l’avortement, la religion ou la politique, où des partisans tentent successivement d’imposer leurs points de vue. Wikipédia est attentif à ces divergences. On peut comprendre que des sujets en débat dans la société soient difficiles à contenir dans une encyclopédie collaborative. La solution retenue par Wikipédia a été de donner la possibilité aux tenants de chaque courant de pouvoir exposer ses idées, tout en gardant l’objectif de réaliser un article synthétique neutre, gommant les partis pris.

Cette solution peut être contestée, car jusqu’où, dans une encyclopédie, peut-on être relativiste en admettant que tous les points de vue se valent et puissent s’exprimer, qu’il peut y avoir plusieurs vérités sur tout, dans l’objectif d’atteindre une certaine l’objectivité ?

Le plaisir à participer

Les participants semblent prendre du plaisir à participer. Cet aspect social est important comme dans tout projet, pour motiver et donner envie à de nouvelles personnes de s’impliquer dans l’aventure, de faire preuve d’un élan de générosité qui dépasse les reconnaissances et rétributions immédiates. Certains éditeurs profitent cependant de cet idéal de partage pour détourner les règles en place afin de se faire valoir, imposer leurs points de vue, ou susciter la discorde entre les contributeurs.

L’anonymat des contributeurs

L’auteur initial se trouve dilué dans la construction collective d’un article et par la possibilité de modification immédiate de la part d’autres auteurs, ce qui l’oblige à axer son travail non plus sur sa reconnaissance personnelle immédiate, mais plutôt sur la réussite d’un texte dont la qualité doit dépasser celle de sa propre contribution. Se pose cependant le problème de l’absence des sources d’informations utilisées, ainsi que des références de l’auteur. Wikipédia fait le pari d’une responsabilité éditoriale collective qui serait plus efficace qu’une responsabilité individuelle, tout en gardant la possibilité de consulter dans l’historique de création les contributeurs d’un article (voir par exemple l’historique des interventions sur l’article « Homère »).

La médiatisation

Wikipédia est fortement lié à la médiatisation dont il est l’objet. On remarquera que les sujets d’actualité engendrent la création et la révision des articles s’y référant dans l’encyclopédie. C’est un baromètre des sujets de société. Le fait aussi de figurer parmi les 200 sites les plus consultés au monde en fait une référence scientifique utilisée par les étudiants et scientifiques dans leurs recherches préliminaires, ainsi que sur des domaines comme l’art ou la philosophie. Wikipédia devient un outil quotidien de consultation / révision des savoirs actuels qui pose des problèmes de reconnaissance pour le monde scientifique, car les référents ne sont pas aussi facilement identifiables que dans les sources qu’ils utilisent traditionnellement.

Financement

Ce fort trafic est particulièrement intéressant, mais représente un défi à relever. De façon à suivre cette croissance, Wikipédia souhaite mettre en place l’infrastructure et la capacité de stockage nécessaires pour déployer des grappes de serveurs dans le monde entier. Des partenaires d’hébergement pourraient aider à partager cette hausse de trafic exponentielle, en réduisant les augmentations constantes des dépenses.

Afin de rendre cela possible, des fonds ont été versés par la Lounsbery Foundation afin d’acheter des machines. Mais par ailleurs, Wikipédia a besoin de l’aide des particuliers et lance régulièrement, avec un certain succès, des appels aux donateurs. La récente proposition de partenariat de Google, qui propose d’héberger gratuitement Wikipédia, a attisé les discussions sur la compatibilité entre certains modèles économiques et la neutralité.

Les contenus produits

L’accès à un savoir libre et populaire

Wikipédia est l’expression d’une volonté partagée d’accéder à des savoirs qui soient potentiellement « populaires », créés par l’ensemble de la population, sans restriction d’accès, ni de reconnaissance préalable. Il est d’ailleurs question dans le projet de constituer une base de savoirs “libre", c’est-à-dire versée au patrimoine de tous, puisque n’étant la propriété de personne. C’est la Licence de documentation libre GNU qui est utilisée pour la réutilisation de son contenu. Cette licence autorise tout le monde à copier, modifier et distribuer le contenu de Wikipédia, en accord avec les termes de la Licence de documentation libre GNU. Les obligations sont de conserver la même licence pour les copies conformes et les copies modifiées, ainsi que de créditer Wikipédia et les auteurs des contenus comme source. Ce dispositif pourrait devenir un vecteur de diffusion des savoirs à l’attention d’un public élargi, basé sur un proj ! et anti-élitiste, ne permettant ni l’émergence ni la reconnaissance de leaders du savoir.

L’approche critique

L’approche critique au sujet des informations produites dans l’encyclopédie Wikipédia est une attitude essentielle pour décrypter les sources, qu’elles proviennent de la presse, télévision, revues scientifiques ou même des ouvrages de référence. Il est nécessaire d’adopter une posture journalistique afin de mettre en questionnement les textes écrits et de retrouver les différentes sources qui permettent de cerner la question étudiée. C’est une pédagogie critique d’autant plus indispensable avec l’arrivée des technologies numériques qui favorisent la duplication et la transmission en quantité d’informations. On peut rappeler par exemple les erreurs présentes dans les versions commerciales d’encyclopédie ou d’articles de presse, qui à la différence de Wikipédia ne sont pas corrigeables immédiatement.

La perfectibilité des contenus

Ce qui crée de la nouveauté avec Wikipédia, c’est la possibilité offerte à chacun de développer une action critique participante, en rendant l’encyclopédie perfectible par itérations successives. Certains contenus en cours de création sont approximatifs ou partiels. L’intérêt du procédé est de ne jamais clôturer un article et de laisser à toute personne la possibilité d’enrichir le sujet par de nouveaux arguments, commentaires et liens supplémentaires.

C’est toute la démarche scientifique qui se fait « à ciel ouvert ». Un contributeur propose un article et l’ensemble de la communauté de wikipédia procède à sa relecture et sa révision, dans une démarche active d’accumulation et de réfutation des savoirs disponibles.

Concurrence et confrontation

Wikipédia ne menace pas actuellement Universalis ou Britannica, mais plutôt des encyclopédies grand public, comme Encarta ou le Quid. En effet, ces entités ont le même but que Wikipédia : apporter la connaissance au grand public. Après une surreprésentation des articles en rapport avec les TIC, on remarque que les thèmes des sujets abordés dans Wikipédia commencent à s’élargir afin de couvrir l’ensemble des connaissances indispensables dans une encyclopédie. Cette concurrence aura un impact positif pour l’utilisateur : des encyclopédies plus complètes et moins chères.

Wikipédia concurrencera-t-elle un jour l’Universalis et la Britannica ? Il faut se rappeler que la première édition de Britannica remonte à 1768. Soyons donc patient avant de répondre à cette question pour comprendre si des savoirs de référence peuvent être co-construits sans sélection « a priori » du niveau d’expertise des rédacteurs mais en faisant émerger « a posteriori » les meilleures contributions.

Quelles formes de productions et de diffusions de savoirs ?

Le contrôle des articles

Dans leur immense majorité, les articles sont étroitement surveillés par le biais des « listes de suivi » qui permettent de savoir pratiquement en temps réel quelles ont été les modifications faites, puis de les valider ou non. Certains contributeurs ont accès à des fonctionnalités supplémentaires : ce sont les administrateurs. Ceux-ci peuvent supprimer des pages, bloquer ou débloquer une page, et aussi bloquer un contributeur. Les administrateurs sont choisis par consensus parmi les contributeurs ayant déjà plusieurs mois de participation.

La validation des connaissances

Aucune « autorité établie » ne vient valider les savoirs mis en ligne sur Wikipédia. En revanche, les experts de tous domaines sont invités à participer à leur élaboration. Dans les faits, on remarque sous les historiques de création des articles, l’intervention de nombreux experts et spécialistes qui se prêtent au jeu de la construction collective de connaissances. Ces « paroles d’experts » sont sans cesse débattues par des milliers de contributeurs critiquant, complétant ou corrigeant en direct ces informations.

La fin des experts ?

Beaucoup se posent la question de la légitimité d’un savoir construit sans les instances intermédiaires des experts identifiés. Peut-on compter seulement sur le travail collaboratif des contributeurs volontaires et souvent anonymes pour améliorer régulièrement la qualité des contenus pour satisfaire autant les néophytes que les experts du domaine traité ?

Ces nouveaux modes de diffusion et de production de « savoirs numériques » conduisent-ils à une révision des conditions de contrôle et d’évaluation de l’information ?

Le partage, la coopération, l’intelligence collective sont-ils de nouveaux paradigmes qui permettent de construire les connaissances dans l’ère de la Société de l’Information ? Ou bien, s’agit-il d’une illusion, d’un phantasme relativiste ou utopique qui ne résistera pas, dans la durée, à la pression des faits et à l’exigence scientifique ?

En guise de conclusion

L’intérêt de Wikipédia réside dans une co-construction non élitiste d’éléments de référence et dans l’accessibilité de ce savoir au plus grand nombre. Mais il existe un débat sur la possibilité de proposer une base de référence de qualité qui ne soit pas rédigée et validée seulement par des experts identifiés a priori. Au-delà des positions de chacun sur ce sujet, l’évolution ou non de la qualité des articles de Wikipédia, en particulier ceux qui font le plus débat, permettra de mieux comprendre si une démarche coopérative peut s’appliquer même sur des documents de référence.

L’objectif de co-construction d’une encyclopédie soulève des enjeux en terme de création :

- La résolution des « guerres de version » par l’exposition des différents courants ;
- La capacité à respecter le copyright des éléments inclus ;
- La possibilité de canaliser les « leaders noirs » et de donner plutôt l’avantage aux contributeurs sincères ;
- L’invention de modèles économiques qui préservent la neutralité ;
- L’accroissement des savoirs par la révision collective de la qualité des articles.

Mais Wikipédia pose également des questions en terme d’utilisation. Il nécessite une approche critique comme pour tous les contenus qui foisonnent dans notre société de la connaissance. Cette approche critique doit également se faire participative pour permettre aux contenus coopératifs de ne pas se figer mais au contraire d’évoluer en permanence afin de gagner en qualité et de prendre toujours plus en compte les débats de la société.

Si le rêve encyclopédiste d’un savoir absolu n’est plus atteignable dans notre société complexe, peut-on le remplacer par une vision dynamique d’un savoir en construction permanente ?

Les liens Web qui ont servi à la réalisation de la synthèse :

- Le dossier réalisé par Framasoft.

- Les principes fondateurs de Wikipédia.

- L’interview de Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, réalisée par Slashdot.org.

- Débats sur le site de « Cerise ».

- Liberté de l’information par Alain Caraco.

- Articles publiés dans InternetActu.net.

- L’article de Charlie Hebdo.

- La FAQ de Wikipédia
qui répond aux objections les plus courantes.

- Jean-Baptiste Soufron
sur la crédibilité de Wikipédia.

Le dossier, les liens et vos réactions sur le web :

Posté le 26 mai 2005
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