Présenation officielle à Turin
C’est dans une salle de conférence de la Fondation Giovanni Agnelli qu’était organisée la présentation, sous le haut patronnage de la Municipalité de Turin. Avec 150 pré-inscriptions sur le site du CNR, et une vingtaine d’intervenants, dont le professeur Lessig, l’après-midi promettait d’être chargée. Le professeur marco Ricolfi, du Département des Sciences Juridiques de l’Université de Turin, et leader du projet iCommons en Italie, assurait avec brio la direction de la conférence.
Après les présentations d’usage, Le professeur Ricolfi donna un aperçu vraiment précis et exhaustif des enjeux et de la nécessité de développer des alternatives aux modes de diffusion des biens culturels et de la connaissance en général. Ce devait être ensuite au tour de Lawrence Lessig de présenter Creative Commons. Son retard, annoncé par le prof. Ricolfi, bouleversa quelque peu le programme. Juan-Carlos de Martin, du CNR, présenta donc les aspects techniques de Creative Commons, particulièrement les méta-données, ces informations pouvant être intégrées simplement aux fichiers de tous types (audio, vidéo, etc.) il présenta également le projet OMS, pour Open Media Streaming, un ensemble de logiciels serveur et clients, devant permettre de diffuser des contenus multimédias, tout en étant capable de lire et de « comprendre » les méta-données comprises dans les fichiers diffusés. La Free Software Foundation était bien représentée parmi les intervenants.
La présentation de son porte-parole, Alessandro Rubini, fut un modèle de clarté, quand aux buts poursuivis par la FSF et la nécessité de développer les logiciels libres dans le monde, et d’orthodoxie, quand au fait, notamment, que la plupart des licences Creative Commons ne respectent pas la définition du mot « libre » de la FSF, dans le sens des quatre libertés que la licence GNU/GPL assure aux utilisateurs : la liberté d’utiliser, pour n’importe quel usage, la liberté de modifier et d’adapter, la liberté de redistribuer des copies, gratuitement ou contre rémunération, et enfin la liberté de distribuer des versions modifiées, afin que tout le monde en profite.
Concernant les licences Creative Commons, en effet, les libertés des utilisateurs peuvent être restreintes de diverses manières par les auteurs. Mais il faut aussi rappeler que les logiciels, bien que considérés comme des oeuvres de l’esprit, ne sont pas, et ne peuvent pas être exactement équivalents à des oeuvres artistiques. A plusieurs reprises dans l’après-midi, des critiques, parfois relativement virulentes, furent exprimées à l’encontre de ces clauses restrictives propres à Creative Commons. Quoi qu’il en soit, ces sempiternelles prises de position idéologiques ne font que rendre le discours un peu plus hermétique au « grand public », pas forcément constitué de spécialistes en la matière. On entrait là de plain-pied dans une philosophie politique de la libre circulation des connaissances, seul et unique contre-pouvoir, selon un jeune député européen vert par exemple, et seule alternative valable à l’économie ultra-libérale prônée et pratiquée par la majorité des pays occidentaux.
Il faut songer que l’Italie de Berlusconi est assez inquiète de voir ressurgir les démons du passé, et par voie de conséquence, les moyens alternatifs de diffusion de la culture et de la connaissance revêtent une importance et une urgence que nous ne connaissons pas en France de manière si immédiate. Espérons que ce ne soit jamais le cas.
Lawrence lessig arriva en fin d’après-midi et prit la parole après une courte introduction et présentation du professeur Ricolfi. Le discours de L.Lessig, d’une trentaine de minute environ, fut en grande partie basé sur des analogies présentées sous forme de métaphores.
En commençant par les fermiers américains, contraints d’acheter des sacs de semence de maïs brevetée par des multinationales, l’accent était mis d’emblée sur l’actualité autour de la brevetabilité du vivant. Pourtant, l’argument avancé était plus axé sur la rupture que provoquent ces brevets dans la tradition fermière (semences sélectionnées, et non brevetées) que sur les dangers potentiels que peuvent receler la production et surtout, la consommation de tels produits, la plupart du temps génétiquement modifiés, ou, si ce n’est le cas, gavés de pesticides de synthèse. Logiquement, c’est exactement le même processus qui était ensuite montré comme responsable de la tentative de main-mise propriétaire et industrielle que subissent la culture et la connaissance partout sur la planète, tentative sous-tendue, bien évidemment, par des horizons de profits incommensurables. Le professeur exposa ensuite la génèse, en quelque sorte, du projet Creative Commons, ainsi que la manière dont les travaux de Richard Stallman dans le domaine du logiciel, avec la licence GNU/GPL, avait pu l’inspirer. Il affirmait ainsi sans équivoque sa volonté de copier, emprunter ou voler toute idée ou moyen qui pourrait faire progresser la libre circulation des connaissances.
Le professeur Lessig apparaît comme un citoyen américain dénoncant la culture américaine et son expansion dans le monde, ce qui pourrait le faire passer pour un élément hautement subversif, au moins pour les autorités de son pays, ainsi que de bon nombre de ses concitoyens. Il n’en est pourtant rien, puisque le « Bien Commun » qu’il défend et dont il encourage la sauvegarde à tout prix, est bien l’une des idées majeures qui, entre autres, et sous la plume de Thomas Jefferson, l’un des Pères de la démocratie américaine, sous-tendait et fondait celle-ci. En Europe, Victor Hugo affirmait que « si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous. » (Congrès National de Littérature, 17/06/1878) Plus près de nous, le droit français semble aussi considérer que la possession, et donc la consultation, de grandes quantités d’oeuvres reproduites chez soi, dès lors qu’il n’en est pas fait commerce ou diffusion excessivement large, n’est pas répréhensible et entre dans le cadre de la copie privée.
Lors de sa dernière intervention, le professeur Lessig se posait en père du projet Creative Commons, ce dont personne ne doutait, même sans cette précision, pourtant exprimée avec une surprenante insistance.
Le professeur Ricolfi concluait alors la conférence en rappelant l’étape à venir pour le projet Creative Commons en Italie et ailleurs, « building community », la communauté Creative Commons. En effet, pour le futur, tant Lawrence Lessig que le professeur Ricolfi définissent troisacteurs principaux dans le développement du projet : en premier lieu, Creative Commons Inc., à la Stanford University, en second lieu, les institutions affiliées Commons dans les divers pays, et enfin, les SPRD, Sociétés de Perception et de Répartition des Droits, telles que la Sacem en France, la Sabam en Belgique ou la SIAE en Italie. La nature du rôle que pourraient jouer ces sociétés dans le développement de Creative Commons et des autres moyens de diffusion « libre » n’est pas clairement définie.
Grands absents de ce vaste projet, les artistes et les créateurs eux-mêmes, pourtant parmi les premiers intéressés, et si peu mentionnés, même si le chanteur du groupe de rock libre français GODON a pu présenter le travail du groupe, notamment au niveau de la diffusion.
L’apéritif et la « fête » qui suivait la présentation avait lieu dans une boîte au bord du Po, l’Imbarco Perosino. Au menu, techno française et nouvelle cuisine. Impossible de se parler, impossible de s’entendre. Dommage que l’aspect artistique ait été mis de côté, le lancement et la popularité de Creative Commons n’en aurait été que plus complets.
LIENS
le site creative commonshttp://www.creativecommons.org]
]
Le site de L.Lessighttp://www.lessig.org]
le site creative commons en Italiehttp://creativecommons.ieiit.cnr.it]
le site creative commons en Francehttp://fr.creativecommons.org]
le site Open Media Streaminghttp://streaming.polito.it]
— le site du groupe Godonhttp://www.godon.org]
[Le site du projet Mediainlinux _>
http://www.mediainlinux.org]http://www.mediainlinux.org]
— Dominique Godon dominique@godon.org
— La route est longue mais la voie est libre.



