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Animacoop 6 - Brest | Pour aller plus loin : la collaboration à grande échelle

(3) Collaboration et développement durable, vers une transition sociétale

Cet article est une production collective [1] réalisée dans le cadre de la formation Animacoop 2012, dédiée aux porteurs de projets collaboratifs. Il est le fruit de l’état actuel de nos réflexions et appelle à être enrichi dans le temps.

L’objectif de cet article est de mieux comprendre comment les pratiques collaboratives favorisent un développement durable des territoires. Depuis quelques années, des projets collaboratifs de territoires se développent ; la compréhension des dynamiques à l’œuvre, leur diffusion et leur appropriation par d’autres territoires sont les clés qui permettent aujourd’hui de passer à l’échelle à travers une multiplication de ces projets de transition.

Cet article vous est présenté en trois volets :

Nous vous invitons à découvrir maintenant la troisième et dernière partie de l’article.

Mise en contexte

La collaboration favorise l’innovation ascendante au nom d’un mieux vivre ensemble, l’invention collective de solutions locales, le développement de solidarités dans une société de plus en plus individualiste. De par ses valeurs et applications au quotidien, la collaboration rejoint les objectifs du développement durable. (Cf : Partie 1)

Initiées par la volonté des Hommes, les démarches de développement durable s’inscrivent dans le rapport que les citoyens entretiennent avec leur territoire. Mais la motivation, bien qu’essentielle au démarrage de toute initiative, est un élément instable et éphémère. Il est donc nécessaire de soutenir ces démarches dans le temps : en créant des infrastructures adaptées et stimulantes pour permettre aux citoyens de passer de l’idée à l’action, de créer des biens communs, d’innover au nom d’un vivre-ensemble. Le concept de Territoire Intelligent et de Communauté Apprenante (TICA), développé en 2003 par Thanh Nghiem et la Fondation Angenius, permet d’appréhender de nouveaux comment-faire pour nos territoires. (Cf : Partie 2)

Mais comment faire pour que ces solutions émergentes, qui fleurissent partout dans le monde, se généralisent ? Une fois l’innovation créée à un endroit, comment favoriser la circulation des idées pour que des projets similaires puissent voir le jour sur d’autres territoires ?

Partie 3 - Pour aller plus loin : la collaboration à grande échelle

Donner à voir

La pollinisation permet, selon Than Nghiem, de répondre à cet enjeu : « en pollinisant, les abeilles engendrent 350 fois plus de richesse à l’extérieur de la ruche que la simple valeur du miel et de la cire. De la même façon, il faut « polliniser » ces initiatives sur les autres territoires, autrement dit il est nécessaire de faire circuler librement les idées pour favoriser la diffusion des savoirs et solutions [2].

Cette notion de pollinisation prend tout son sens dans ce questionnement autour des pratiques de collaboration et du développement durable des territoires : elle associe en effet les valeurs du libre et de la collaboration avec pour objectif de diffuser les bonnes pratiques, de donner à voir. Et en partageant, certaines idées ou solutions peuvent s’avérer pertinentes et adaptées aux autres territoires ; il devient inutile de « réinventer la roue » à chaque fois.

L’exemple du réseau BRUDED est à ce titre éclairant.

Cette association d’élu-e-s de communes rurales et périurbaines bretonnes vise à partager par des pratiques de coopération des actions concrètes de développement durable initiées sur leur territoire. Ce réseau, initié en 2005, est parti d’un rassemblement de cinq communes pour atteindre aujourd’hui 125 communes membres. En diffusant et partageant des bonnes pratiques, ce réseau a permis à des communes disposant généralement de peu de ressources humaines et d’expertise technique de multiplier des actions concrètes en développement durable.

Pour aller plus loin et amplifier cette diffusion des bonnes pratiques, les précurseurs du libre et du durable tels que Than Nghiem ont récemment développé le concept de « code source ». Utilisée en référence aux logiciels libres en informatique, le code source est une « solution interprétable par un usager, de façon à ce qu’il puisse implémenter la solution à sa guise, dans son contexte » [3].

Loin d’être figé et exhaustif, le code source est davantage un guide du « comment faire », adaptable et réapproriable par d’autres territoires. A travers une immersion sur le territoire et auprès de ses habitants, il vise à comprendre les dynamiques qui ont permis aux projets collaboratifs d’être mis en œuvre. La rencontre de différents acteurs locaux impliqués et l’analyse des dynamiques permettent ainsi de construire une méthodologie reproductible. À terme, l’objectif est de multiplier ces codes sources pour généraliser les démarches de développement durable à l’échelle de la planète.

En pollinisant les bonnes pratiques à travers le code source, le « donner à voir » permet de multiplier de façon efficiente les démarches collaboratives de développement durable. Cette démarche permet également de valoriser les acteurs impliqués. Les figures de la médiation [4] - une initiative du Forum des usages coopératifs- s’attache ainsi à mettre en valeur les personnes figures de la coopération et de la médiation numérique. Certaines d’entre-elles, que l’on peut qualifier « d’ordinaires » dans le sens où elles sont peu connues et peu reconnues, s’impliquent au quotidien pour faire des choses extraordinaires. Les portraits d’histoires ordinaires rendent visibles ces personnes qui constituent la base des communautés apprenantes et du vivre ensemble.

Le « donner à voir » peut donc prendre plusieurs formes. Les outils numériques collaboratifs (sites internet, réseaux sociaux) sont un moyen efficace pour diffuser à un grand nombre de personnes des idées ou des réussites. De même, les rencontres dans des lieux physiques (fablabs, [5], etc.) facilitent le partage de connaissance et stimulent l’intelligence collective.

Le rôle des passeurs

Toutes ces formes de collaboration ont en commun des personnes passionnées, qui jouent le rôle de « butineur » de bonnes idées pour en faire profiter les autres. Ces « passeurs » (Than Nghiem) peuvent être des hackers qui se retrouvent dans des Install Parties [6] mais aussi des militants engagés qui partagent leurs idées dans des cafés citoyens ou à travers des réseaux sociaux. Ces passeurs ont un rôle déterminant dans la diffusion de démarches durables de territoires, car ils les relayent auprès d’autres acteurs, permettant ainsi à d’autres communautés de découvrir et de se les approprier.

Ce rôle du passeur se rapproche de l’analyse de Malcolm Gladwell dans son ouvrage le « point de bascule » [7] (the tipping point) : selon cet auteur, trois types d’acteurs ont un rôle prépondérant dans le « basculement » (ou évolution d’une idée à une tendance généralisée) : les « dénicheurs » (les maevens) qui collectent un grand nombre d’informations et souhaitent les partager avec leur entourage, les « connecteurs » qui sont capables de toucher de nombreuses personnes grâce à des cercles d’amis très étendus et variés et les « vendeurs » qui simplifient les idées complexes et savent convaincre les plus sceptiques.

Qu’on les nomme passeurs ou connecteurs, ces personnes ont un rôle déterminant dans la diffusion des idées et des bonnes pratiques. En associant l’analyse (le code source) et le donner à voir, les projets durables de territoires menés en collaboration avec les habitants ont la possibilité de se multiplier d’ici les prochaines décennies pour atteindre le « point de bascule ».

Passer à l’échelle

Face aux enjeux actuels, il devient urgent de généraliser ce type de projets de territoires car notre planète ne pourra supporter une généralisation de nos modes de vies.

Malgré la volonté de certaines instances nationales et internationales d’agir pour un développement durable à l’échelle de la planète, ces initiatives sont largement contrecarrées par les enjeux de pouvoir. Face à l’inertie des gouvernements et instances internationales, le salut peut donc venir avant tout des territoires et de leurs habitants ; il s’agit bien de « penser global, agir local ».

Pour atteindre ce « point de bascule », pour « passer à l’échelle », il est donc nécessaire de « donner à voir » les pratiques innovantes, qui associent durablement territoire et vivre ensemble (les TICA).

L’analyse de ces démarches et leur diffusion via les passeurs et les
réseaux collaboratifs facilite leur appropriation par d’autres sur des territoires dont les problématiques sont relativement proches (désertification rurale, périurbanisation sans limite, etc.). La collaboration qui naît de ces échanges favorise la création et le développement de réseaux, qui peuvent varier selon le territoire (région, Etat, continent) ou selon l’approche développée (consommation, déplacements, habitat) ; mais d’ici quelques années, il est envisageable que ces réseaux puissent collaborer entres-eux, créant un archipel de réseaux et augmentant de surcroît la capacité des territoires à répondre aux différents enjeux de développement durable.

L’exemple du mouvement des villes en transition constitue un bel exemple de diffusion et de partage des bonnes pratiques et illustre bien cet enjeu de passage à l’échelle.

Né en Grande-Bretagne en 2006 dans la ville de Totnes (8 500 habitants environ), l’évolution du mouvement de Transition est fulgurante et remarquable. En à peine six ans, ce concept est passé d’un groupe d’une dizaine de personne à plus de 10 000 personnes dans plus de 20 pays.
Le concept du mouvement de transition est le passage « de la dépendance au pétrole à la résilience locale » [8], c’est-à-dire la capacité d’un territoire (ou d’un système) à maintenir son intégrité et à continuer de fonctionner sous l’impact de chocs et de changement provenant de l’extérieur. Initiés par des groupes de citoyens, l’objectif premier est de relocaliser la production, la distribution et la consommation et que les biens vitaux (aliments, énergie et l’eau) soient produits au sein même de la communauté.
Totnes offrait le terreau idéal pour une révolution qui a commencé en 2006 à Kinsale (Cork, Irlande) quand un groupe d’étudiants de troisième cycle a rédigé une étude sur le sujet dont les conclusions ont rapidement été adoptées par la mairie locale dans le but de poursuivre ce même objectif. Le professeur en [9] Rob Hopkins, qui a participé à cette étude, lance alors le premier mouvement de transition à Totnes (Angleterre), aujourd’hui devenue pionnière et exemplaire en la matière. Six années plus tard, presque 900 villes sont recensées dans le monde, à travers une vingtaine de pays (Grande-Bretagne, Irlande, Canada, Chili, Australie, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis, France…) réunis dans le réseau de Transition. La nature « virale » du phénomène a surpris tout le monde. Il s’est développé uniquement par le bouche à oreille et le réseau.

Une démonstration que les gens sont avides de solutions positives qui engagent leur participation et leur compétences.

Quelques mots pour finir

Il est toutefois important de noter que nous nous situons à ce niveau dans le domaine de l’innovation : la collaboration à l’échelle de 10 000 personnes et plus est en effet extrêmement récente. Elle nécessite une gestion différente. L’animation d’un réseau de cette taille n’est plus le fait d’un animateur (groupes d’une dizaine de personnes) ou d’un groupe restreint d’animateur (groupes de plusieurs centaines de personnes), mais devient la responsabilité de l’ensemble de la communauté. Or, actuellement, seul Wikipédia parvenu. Les autres grands groupes, malgré leur taille, continuent à se gérer de manière centralisée. Cela se retrouve dans le mouvement des territoires en transition ; bien que l’évolution du mouvement tend à trouver une organisation décentralisée et horizontale. En effet, même si dans les autres pays, un territoire peut se déclarer « en transition » sans aucun accord préalable, en Angleterre, pour être officiellement reconnus en tant que ville en transition, un représentant du mouvement vient encore sur place pour donner une formation et s’assurer que la ville possède tous les ingrédients pour se développer.

Mais plusieurs raisons nous poussent à être optimistes : malgré la nouveauté des démarches associant collaboration et développement durable, les outils de communication et d’information aujourd’hui disponibles et l’impact toujours plus important des crises (économiques, financières, identitaires) peuvent jouer des rôles d’accélérateurs de mouvement, nous rapprochant toujours davantage de ce fameux « point de bascule » vers une généralisation des pratiques collaboratives et durables sur les territoires. La troisième révolution industrielle évoquée par Jérémy Rifkin va dans ce sens, car selon lui, « nous sommes aujourd’hui à la veille d’une nouvelle convergence entre technologie des communications et régime énergétique. (...) Au XXIe siècle, des centaines de millions d’êtres humains vont produire leur propre énergie verte dans leurs maisons, leurs bureaux et leurs usines et la partager entre eux sur des réseaux intelligents d’électricité distribuée, exactement comme ils créent aujourd’hui leur propre information et la partagent sur Internet ».

De quoi imaginer des futurs possibles, où la collaboration et le développement durable des territoires seraient les clés d’une transition post pétrole.

[1Amandine Piron, Jessica Banks, Nathalie Chaline, François Elie, Gwendal Briand, Yann Cassagnou

[2Les dossiers de l’observatoire de la communication et des médias, Les « passeurs », pollinisateurs d’idées, publié sur le site internet Convergence, http://obstest.sciencescom.org/?p=1105, consulté le 06 juin 2012

[3Thanh Nghiem, Code source libre et durable, publié le 16/07/2011 sur le site le site internet de Thanh Nghiem, http://www.thanh-nghiem.fr/tiki-index.php?page=code+source, consulté le 06 juin 2012

[4Figures de la médiation et de la collaboration, publié sur le site internet du Forum des usages coopératifs, http://www.forum-usages.infini.fr/index.php/Figures_de_la_m%C3%A9diation,_la_coop%C3%A9ration, consulté le 12 juin 2012

[6Than NGHIEM, Des abeilles et des hommes, Bayard, Montrouge, 2010, p168

[7Malcolm Gladwell, Le point de bascule, Montréal, Editions Transcontinentale, 2006

[8Site Internet des villes en transition, http://villesentransition.net/, consulté le 10 juin 2012

Posté le 3 juillet 2012 par collporterre
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par adam_th
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